Le rêve de perfection du donateur. Le marché du don, part. 1

Le titre de cette série d’articles « le marché du don » va peut-être en choquer certains. Pourtant c’est bel et bien une réalité. Le don, les asso, le caritatif c’est du business ! C’est permis, autorisé, encouragé par ce qui engendre le besoin, la nécessité. Un peu comme si la pauvreté, le malheur étaient engendrés par la main gauche et les pansements, le soutiens, la consolation par la main gauche au final le don devient un marché comme un autre et il est un des rouage indispensable au fonctionnement de ce Marché global que nous avons crée et que nous entretenons au quotidien.

N’allez pas croire que le but des articles sur le caritatif est de vous écœurer, seulement de remettre les choses à plat et de sortir des illusions !

Charité bien ordonnée commençant par soi-même, je vais commencer par la place, et la fonction du donateur, car c’est lui, au final, qui est au centre de tout. C’est le donateur lambda, vous et moi, qui crée une association humanitaire ou socio-culturelle. C’est lui qui la dirige, la justifie et la finance que ce soit moralement, politiquement ou pécuniairement.

Le donateur est le co-créateur du « marché du don ». Ce sont ces rêves d’absolu qui ont conduit à changer la nature même du don: De l’acte gratuit à l’investissement rentable.

Dans cette série d’articles sur « le marché du don » je vais essentiellement me consacrer au monde des associations caritatives, humanitaires ou socio-culturelle. En gros toutes les associations « morales » ou « qui viennent en aides aux pauvres gens » telle les dames patronnesses du XIX éme siècle.

Dans cette suite d’article, on va tout reprendre à zéro! On va tenter d’observer nos fantasmes au don de façon plus honnête (partie 1) et de remettre les donateurs et les acteurs associatifs à leur juste place, celle d’humains totalement imparfaits (partie 2). De là, nous pourrons explorer plus en détails nos actions de dons et les pistes possibles de changement (partie 3).

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Crédit photo : Giulia Bertelli

Le marché du don : Le donateur et la poursuite de ses rêves

Avant d’être depuis 15 ans une actrice et un maillon de la grande chaine de la solidarité j’étais, et peut-être vous aussi, une donatrice lambda, un « gentil donateur » pétri de belles intentions et de bons sentiments ! Je voulais aider, créer un autre monde ! Je voulais que la paix et l’amour règne sur terre et je voulais un monde où tous les enfants vivraient dans la joie, la félicité, les choux à la crème et les consoles Nintendo comme moi ! Nous rêvons, depuis nos vies totalement imparfaites, que les acteurs de l’associatif et leurs missions, eux, soient «presque» parfaits. Comme en plus nous leur faisons des dons d’argent, de temps, d’espérances et même d’humanité, nous nous autorisons à les juger et à pointer du doigt «tout ce qui ne va pas».

Mais déjà il y a mal donne et incompréhension fondamentale sur le terme DON. Si on relie la définition du don, celle-ci est très claire :

Le don c’est ce qu’on abandonne à quelqu’un sans attendre quoi que ce soit en retour.

Mais contrairement à ce qu’on aime se raconter, un donateur, surtout pour une association explicitement humanitaire, ne le fait pas du tout de manière gratuite ! Derrière notre belle générosité se cache 9 fois sur 10 des attentes, des espérances, une manière de se déculpabiliser et toute une série de miasmes qui fausse la donne.

Ceux qui n’ont jamais mit les deux pieds dans le monde des associations humanitaires ou sociales croient souvent que c’est un monde lumineux, plein de lapins blancs et de gens au coeur sur la main et les poches trouées. Les autres, les vieux de la vieille, comme moi, ceux qui ont mis les deux pieds dedans et on failli s’y noyer savent que derrière la façade propre et lisse des associations socio-culturelle ou caritatives se cachent des humains qui sont magnifiques et terribles comme toujours !

C’est là toute l’ambiguïté des associations d’aides. Elle montre une image idyllique et porte des notions de solidarité, de paix, d’amour et l’espoir en un monde meilleur alors que derrière, elles sont devenues des entreprises mercantile comme les autres.

Je sais, c’est énervant, moi, comme vous, on aimerait BIEN faire, on voudrait aider notre prochain qui est dans la souffrance et la une meuf vous dit que le monde associatif s’il fait des choses superbes fait aussi beaucoup, vraiment beaucoup, de grosses conneries et qu’il crée pas mal de problèmes qui n’existaient pas avant son action. On marche sur la tête, oui, on fait quoi du coup ? Déjà on arrête de se mentir en acceptant ce qui suis

Le donateur et ses attentes impossibles

Quoi tu ne travailles pas dans l’associatif pour aider les gens et sauver la planète ? Et bien non! Même si au départ c’était le cas, j’ai bien changé mon regard sur la question. J’ai frôlé la déprime totale, et puis, et puis… j’ai fait un pas de côté pour trouver un autre chemin.

Combien de fois ai-je entendu : « non mais un connard dans le monde de l’entreprise c’est normal, mais dans l’associatif c’est inadmissible ! ». Car tu comprends on se doit de n’avoir que des bonnes intentions. Hélas l’histoire humaine ou même juste de l’humanitaire nous montre bien que les « bonnes intentions » peuvent être le départ de grosses conneries.

Du coup, on finit par entendre des gens dire “on ne devrait pas être payer pour aider les autres“, “on ne peut pas travailler avec telle ou telle personne ou entreprise, parce que l’entreprise c’est le maaaaaal”, “les personnes qui travaillent dans le social doivent être tous bons et généreux, pour ne pas dire qu’ils doivent sacrifier leurs vies pour la cause…”. Bref, on en arrive à entendre des discours extrémistes parce que l’association symbolise les gentils et le reste du monde les méchants. Est ce que d’aller dans ces extrêmes ne vient pas nourrir le problème à la source?

Au final le désir de perfection du donateur / bénévole sépare encore plus, renforce les cloisons, plutôt que créer des ponts et une dynamique salvatrice.

Le donateur: rêveur destructeur ou participant conscient

Aujourd’hui, nous avons le choix en tant que donateur de continuer sur notre lancée, de nourrir une machine en pleine auto-destruction, tout simplement pour ne pas lâcher nos rêves bleus et la non-acceptation de ce qu’est la vie: un paradoxe parfaitement imparfait.

Ou, nous pouvons utiliser cette impulsion fantasmée d’aider pour participer, apprendre, vivre, changer nos perceptions du monde… Simplement agir parce que nous le pouvons tout en sachant qu’il n’y a pas de prix à gagner.

Choix 1: Rêver les gentils et les méchants

Si on reste dans le monde binaire, dans cette recherche de solidarité parfaite, on va droit dans le mur. Je pense que tout ceux qui travaillent dans l’associatif le confirmeront. On arrive, jeune, frais, pleins de rêves et d’absolus, sur notre fidèle destrier cheveux au vent, et dès la première année, on tombe sur les fesses, la tête dans la boue (pour ne pas dire la merde). Comme tout le reste dans la vie, c’est beau, c’est laid, c’est tout.

Soit on lutte car c’est inadmissible de voir cela, les méchants font du mal aux gentils! Soit on se résigne, on se barre, ou on reste mais en étant totalement aigri et démotivé. Dans les 2 cas, le mur est là, droit devant.

Si on veut cet absolu, commençons par nous même: Faisons réellement un don SANS RIEN ATTENDRE EN RETOUR, ça s’appelle l’Amour inconditionnel et notre JE et notre ego rigole beaucoup moins !

Choix 2: Sortir du rêve binaire et participer sans vouloir de certitudes

C’est possible! On peut lâcher nos rêves d’absolus, la recherche de sens et de réponses. On plonge dans CETTE réalité et on fait ce qu’il y a à faire, on fait ce que l’on sait faire, du mieux que l’on peut, en acceptant cette variable à triple inconnus:

En tant que donateur ou bénévole, on ne saura jamais à quoi notre don sert vraiment.

Dans la partie 3, nous verrons à quel point nous avons besoin de savoir si notre don est utile ou non, si une association est bien ou non, si l’action ou le billet que nous donnons servira réellement à quelque chose. C’est aussi ça le rêve, penser qu’un don nous achètera une certitude dans un monde totalement incertain.

En tant que donateur aux asso caritatives on peut faire quoi?

Je discutais il y a peu avec un ami qui me disait que tout ce que font les associations c’est entretenir un système qui ne tourne pas rond. Qu’il faudrait tout reprendre à zéro et éduquer les gens à s’entraider, ce serait la clé. En soi, c’est vrai! Mais y a du taf et perso j’y crois pas trop. Ce sera toujours un système géré par des humains, donc imparfait(s). Mais imaginons que ce soit possible… rêvons encore quelques secondes d’un absolu…

Demain ne m’appartient pas ! Par contre j’ai un pouvoir d’action sur aujourd’hui et MAINTENANT.

Donc, perso, plutôt qu’un idéal demain je vais me concentrer sur aujourd’hui et faire de mon mieux. Et ça commence par foutre cet absolu et ces rêves à la poubelle.

Ensuite, soit on arrête tout parce que c’est trop dure de vivre dans ce monde imparfait, soit on fait avec ce que la vie nous donne et on avance. Perso, et je me pose (trop) souvent la question, j’ai choisi de continuer (aujourd’hui en tout cas, on verra demain). Étant bien attachée/conditionnée au monde binaire, cela me fait bosser sur ma connerie, ma morale, ma suffisance et surtout d’agir même si ce n’est pas parfait. Faire de mon mieux plutôt que « au mieux », travailler sur mes attentes et mes rêves, créer des ponts et plonger dans l’inconnu… C’est juste mon choix aujourd’hui, ni bon, ni mauvais. A chacun de faire le sien en étant le plus honnête possible.

Anecdote vécu : Les villageois en Inde pour qui je bossais pouvaient me tuer du jour au lendemain si une rumeur était lancée sur moi et ils pouvaient aussi donner leur vie pour me sauver. Comment vous dire que « le rêve bleu de l’humanitaire » s’est vite dissipé. Impossible de rêver ou d’avoir des attentes. Cela m’a permis de choisir si je restais ou pas en sachant qu’il n’y avait rien à gagner et tout à perdre.

Marché du don : des Donateurs ou des actionnaires ?

On va être honnête et se rappeler que le réel c’est quand on se cogne ! Même si une association n’a pas pour but de faire des bénéfices, elle est soumise comme une entreprise a une réalité comptable et fiscale. Il faut payer les salaires, les charges et donc faire rentrer de l’argent pour que ça tourne.

Cet argent elle le trouve via l’état (vous & moi et quelques « indéboulonnables de la république ») et les institutions officielles, via des mécènes riches, qui à priori ne sont pas devenus riches par hasard et ne prête que s’il y a retour (d’image, de prestige, défiscalisation & co) et bien sur grâce à vous et moi, directement cette fois, les petits donateurs qui font les grosses rivières !

Nous, donateurs, nous sommes les actionnaires d’une associations caritatives, que nous soyons un particulier qui donne ses 15 euros par mois ou une fondation qui donne 1 millions d’euros, nous avons peut être des attentes différentes mais nous partageons la même exigence d’un retour sur investissement et de comptes moraux ou financiers exemplaires en fin d’année !

Bernard Arnault ou Rahantanplan même combat ! Bébert ou Moi on est actionnaires de l’Humanitaire. Et peut importe ce qui nous motive du moment que nous avons des attentes de résultats et exigeons une forme de retour sur investissement…. Pourtant, nous sommes nombreux à vouloir aider et soutenir des associations (d’ailleurs vous pouvez nous soutenir ici). Et encore une fois, même si nous générons des attentes (nous sommes humains), nous avons envi de participer à quelque chose de «positif ».

On cherche de la cohérence dans ce monde de fou. Il n’y a pas de solution miracle mais nous pouvons commencer par voir plus honnêtement ce monde associatif, sortir de la morale et de cette quête d’absolu.

Ça tombe bien! C’est ce que nous allons faire dans la partie 2 de cette série d’articles. En attendant et pour conclure, voyez peut-être que cette quête d’absolu nous ne la plaquons pas que sur les associations. Ce sont juste des cibles faciles. Cet absolu on le cherche partout, en nous, en l’autre, partout ! A méditer!

Laurence

A lire aussi pour aller + loin

  • Des définitions et étymologie du mot « DON« . On revient beaucoup à la notion de cadeau (de recevoir et/ou de donner?)
  • Donner et prendre – de Norbert Alter. Comment aborder ces 2 notions simples selon des nombreux spectres des névroses et comportements humains. Avec un focus sur le fait de donner pour se sentir exister.
  • Les enjeux d’internet dans la communication des associations: Un site plutôt riche qui donne pas mal de base sur le marché du don, les enjeux de communication des associations. Les infos sont claires et précises, il m’avait beaucoup aidé pour mon mémoire.
  • Sur le burn-out militant ou associatif, un petit article sur ce qui est parfois vécu comme honteux

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Cet article a 4 commentaires

  1. Jane

    Merci pour cet article !

    Je ne connais pas du tout ce milieu, je n’ai jamais été bénévole (rhhhaaa c’est maaaaal tu es égoïste :D), mais j’ai appris à faire des dons, ce n’était pas du tout spontané pour moi, ça ne me venait même pas à l’esprit, et je crois que j’avais très fort la sensation que donner aller créer un vide, un manque pour moi.

    Je pense que quand je donne à l’association de Francis Hallé pour leur projet de la « création » d’une forêt primaire, en effet, j’attends quelque chose. Mais, ce que je trouve intéressant à vivre, c’est que je n’aurais aucun contrôle dessus puisque cette forêt, si elle arrive à se développer, sera une forêt primaire dans plus de 500 ans (la forêt présente actuellement sur le site, va devoir mourir deux fois pour pouvoir laisser la place à une forêt primaire). Dans 500 ans, je serais morte, enterrée, décomposée ! Cette forêt ne sera pas créée par l’homme, ce sera juste un espace mis à disposition de la nature, où l’humain n’aura pas la prépondérance, mais ne sera pas non plus complètement exclu, il pourra y passer.

    Est ce que cette association est vertueuse ? Pas la moindre idée ! Est ce que ce projet ne verra jamais le jour ? Pas la moindre idée ! Est ce que c’est un piège à con ? Certainement ! Mais ça me fait du bien de me dire qu’il y a des gens assez fous pour avoir un projet dont ils ne verront jamais le « résultat », qui font un pari sans aucune certitude que ça pourra voir le jour. Un saut dans le vide.

  2. Rahantanplan

    Excellent! T’as tout résumer en quelques mots: Donner c’est faire un saut dans le vide! C’est comme jeter quelque chose (on sait même pas quoi exactement) dans un trou dont on ne voit pas le fond. ça fera un son ou pas, ça engendrera quelque chose ou pas, on ne le saura jamais… ça ne nous appartient pas, vu qu’on l’a donner. MERCI!

    1. lorenzo

      Dans ton article il y a la phrase : la vie est un paradoxe parfaitement imparfait. Rien que cette phrase, on a de quoi méditer à jamais ! Et si je l’applique au sujet, je dirai ceci :

      Je donne à des organismes importants et je ne sais pas ce que ça devient. Eux disent parfois ce qu’ils vont faire précisément avec l’argent reçu. Pas d’importance. C’est apprendre petit à petit à lâcher l’argent qu’il soit palpable ou virtuel. C’est l’argent que je donne à celui qui est dans la rue : artificiellement je fais des dons comptables ( il est bon de donner aux autres, on y gagnera tôt au tard ) ou parfois c’est juste un geste qui tend à être fraternel.

      TOUJOURS ça reste imparfait et cette imperfection du don sera ma petite perfection.

  3. Julian

    Il se pourrait bien que seul recevoir existe, que le sentiment de donner soit une erreur de perspective et que seul celui qui garde, qui retient(prend), s’assèche réellement tout en se faisant perpétuel débiteur.

    Il y a un rêve qui me laisse des bleus: la bouffe dans mon placard appartient déjà à celui qui à faim. Mais voilà… je dis encore « mon » placard (sinon ce serait vraiment un miracle de noël) !

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Crédit photo : Nick Fewings
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