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« Nous sommes tous des vers, mais je crois que je suis un ver luisant ». Voilà Winston Churchill résumé en quelques mots. Une lucidité douloureuse, une ténacité remarquable et une haute idée de lui-même. J’ai commencé à m’intéresser au personnage de Winston Churchill après avoir vu la série The Crown et le film Les heures sombres. Un livre, Winston Churchill de François Kersaudy, a retenu mon attention.

Un « gros livre » pour l’été, un de ceux qui ne traînent pas sur les serviettes de plage ensablées. Un de ces livres « chiants » qui nous en apprennent autant sur l’histoire du monde que sur nos propres histoires. J’ai découvert un personnage troublant, fascinant et profondément humain par la folie de sa démesure.

J’ai toujours eu une fascination pour les personnes totalement dans la démesure, peut-être parce que ce type de comportement est à l’opposé de mon conditionnement. Mais chez Churchill j’ai trouvé une folie rare, celle de la lucidité, et un talent certain pour mettre l’irrévérence au service de l’intérêt général.

Winston Churchill, la démesure fascinante d’un humain XXL

Monsieur Churchill, c’est la démesure. La réalité dépasse de loin la fiction. Je n’imaginais pas à quel point ! La lecture apporte multitude de détails sur le parcours de celui qui fut plusieurs fois ministre, deux fois premier ministre, homme de terrain sur les champs de guerre et meneur d’hommes. En fait, meneur de tout un pays et d’une coalition alliée pour les deux grandes guerres du XX siècle.

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Winston Churchill de François Kersaudy
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La série THE CROWN
Le film LES HEURES SOMBRES

Peut-être même peut-on le considérer comme un sauveur de l’humanité ! Je ne suis sans doute pas objectif parce que j’aime beaucoup le personnage. Cela n’enlève rien à ses côtés sombres, son très mauvais caractère, sa très mauvaise organisation pratique et son déferlement d’idées saugrenues pondues quotidiennement.

A la lecture de cette biographie, excellente, je me suis demandé pourquoi j’étais attiré par ce personnage et les points qui font écho à l’intérieur de moi. Il y a autant de similitudes entre ma vie et celle de Churchill qu’entre un steack au poivre vert (avec toujours trop de poivre vert) et un gratin de courgette sans sel.

Pourtant, vous, moi, les petites gens, vont se retrouver eux aussi dans cette parodie de notre démesure qu’incarne avec brio le London Roquet (surnom donné par son épouse).

Winston Churchill, le destin est implacable

La première chose que je remarque, c’est l’influence d’un milieu sur un individu qui s’incarne et le conditionnement que cela induit sur toute l’existence qui va se dérouler. « Génétiquement » parlant, Churchill est issu d’une lignée de la haute société.

Parents et grands-parents sont déjà des illustres personnages de l’Angleterre. Ils sont à l’aise dans les hautes sphères de la société : réseaux d’influence, vie tapageuse, bonne chère et alcools abondants. Les amants sont multiples, comme les voyages et les réceptions tonitruantes aussi bien qu’incessantes. Les parents Churchill étaient des sacrés bons vivants. Ils ne se refusaient pas grand chose et il est facile d’imaginer que la conception du petit Winston fut faite sur des bases plus que pétillantes.

« La politique est presque aussi excitante que la guerre, et tout aussi dangereuse – [à la] guerre vous pouvez être tué une fois seulement, en politique plusieurs. »

Winston Churchill, 1906

Cet ADN issu du milieu aristocratique conditionne son existence : Il débute sa carrière politique en tant que conservateur, logique. Dès le début il mène à bien ses stratagèmes parce qu’il connaît, depuis l’enfance, les personnes influentes dans plusieurs pays. Malgré cela, son ascension au coeur des Tories n’est pas fulgurante (nom du parti conservateur anglais). Il lui faudra, déjà, mener bataille, au sens propre (guerre des Boers, campagne indienne) comme au figuré.

Parallèlement à des demi succès en politique nationale et grâce aux relations de ses parents, il va même côtoyer l’état major Allemand dans les années 30 pour se faire une idée très juste de la montée du nazisme. Plusieurs fois il rencontre Staline. Ce sont des ennemis et en même temps, il existe une fascination réciproque entre eux. Le seul individu que craignait Hitler, c’était Churchill. Il n’y a pas vraiment d’obstacle pour Churchill sur son chemin lorsqu’il s’agit de négocier avec des chefs d’états ou des généraux. Si son adversaire est moyen, il le brise par l’usure, et il séduit ses plus féroces adversaires ! On ne résiste pas au bouledogue !

La force du destin, c’est aussi la chance

Une chance insolente qui accompagne le parcours de Winston Churchill. Il aime le danger et il est stimulé par la peur ! Au cours de plusieurs conflits, dont celui des Boers et surtout 14-18, il est au front ! Au milieu des balles ! Rien ne l’oblige à le faire. Il voit tomber ses amis. Il court au milieu des balles. Pas une égratignure. Il quitte une tranchée, peu après une bombe vient tout faire exploser…

Le destin, c’est la chance. Et c’est aussi l’art d’avoir des travers. Ainsi Churchill est distrait. Un jour il oublie son revolver : grâce au fait d’être désarmé, deux soldats ennemis le capturent au lieu de l’abattre. Une autre fois, c’est grâce à son arme qu’il peut abattre un soldat qui l’attaque par surprise.

« Ma vie ne doit pas s’arrêter dans un champ de bataille, j’ai à faire plus tard et pour le bien de tous.. »

Winston Churchill

London Roquet, incarnation de l’énergie vitale

Preuve est faite lorsque l’on songe à la longévité de Churchill. 90 ans avec 15 heures de travail quotidien ! 15 heures par jour à étudier des documents stratégiques, politiques, militaires, ou affairé sur ses écrits personnels ( prix Nobel de littérature, tout de même ). Travail jamais revu à la baisse, y compris pendant les vacances. Un mot qui d’ailleurs ne s’applique pas vraiment au personnage.

Chaque jour de sa vie, il est actif, minute après minute, de 8 heures du matin jusqu’à 3 ou 4 heures de la nuit. Comment fait-il pour tenir ? Il boit ! A partir de 15 ans et jusqu’à la fin, il boit sans discontinuer : whisky soda à toute heure ! Au petit déjeuner ? Vin blanc ou porto ! Et entre les repas ? Champagne, cognac, cointreau jusqu’à ce qu’il se couche.

Alcoolique ? Certainement, pourtant il n’a jamais marqué la moindre défaillance d’attention ou de comportement malgré les doses impressionnantes ingurgitées ! De cette soif inextinguible de vie et d’alcool, il en fera même une force et brisera des adversaires sous des flots de whisky.

Le cauchemar des hygiénistes malingres

Pour finir ce cauchemar des maigrichons et des hypocondriaques que nous sommes devenus : Churchill rajoute à son régime 8 cigares de gros calibres et  des repas gargantuesques. Au final, la plupart des hommes d’actions, des politiques ou des généraux qui l’entouraient avaient plus de facilité à le suivre sur un champ de bataille que le temps d’une journée de travail.

Quelle énergie, n’est-il pas ?! En plus de tout ceci, il trouve le temps de peindre ( 500 oeuvres dont certaines assez remarquables), d’écrire des mémoires et une anthologie de l’art militaire sur des milliers de pages. En plus des vices déjà vus, Churchill est un joueur de cartes et traîne dans les casinos. Il lit des quantités de livres astronomiques et fait même de la maçonnerie et s’improvise paysagiste pour gérer son domaine.

Cela force l’admiration ou le dégoût ! Moi qui fut longtemps convaincu d’être souffreteux, je trouve qu’incarner, pendant 90 ans, une telle soif de vie, une énergie en mouvement comme il l’a fait est juste remarquable. D’autres l’ont surnommé « ugly ». La démesure n’est jamais bien vue dans les salons poudrés.

Churchill, l’excès pour nous pousser hors de nos limites

En fait, s’il n’agit pas, il tombe en dépression grave. C’est une dynamique étrange qui repose sur un vide absolu : à chaque fois qu’on lui retire un poste ou une possibilité de diriger une action politique ou militaire, il plonge dans la déprime la plus noire. La « Roquet » Churchill est simple, elle est composée de trois parties : agir, agir et agir !

Action this day : si je n’agis pas je tombe !

Derrière cette boulimie d’action derrière laquelle tout psy, même médiocre, pourra donner un sens, Churchill est déjà plus loin que sa propre névrose. En fait il se bat pour bien plus que les problèmes de l’Angleterre. Il voit plus grand : il essaye de prévenir à tout ce qui peut basculer dans le monde et surtout, il essaye d’y remédier immédiatement.

Avant 1918, il est au fait de toutes les menaces et prévient haut et fort qu’il y un danger imminent avec l’Allemagne et leurs alliés potentiels. Il tempeste pendant des années : personne l’écoute. Entre les deux guerres, il prévient au moins 8 ans avant que la menace nazie risque de tout balayer : personne ne l’écoute. A chaque fois, c’est lorsque le pays est au bord du précipice que l’on va chercher Churchill pour se tirer d’affaire. Et ça marche à chaque fois ! 

Churchill : do it now !

En un temps record, il mobilise tous les corps de métiers. Il n’y a plus d’horaires de travail et il n’y a plus de weekend pour chacun : 24 heures sur 24 il faut agir ! Churchill a la capacité de mettre en action la moindre goutte de vitalité chez les gens. Il transforme l’Angleterre en Churchill land. Les vacances ?! Le Farniente ?! Pas d’insultes, je vous prie !

Il aura fallu Churchill au poste de premier ministre pour voir courir des fonctionnaires dans les couloirs de l’administration !

Les employés de tout bord redoutaient les fameux post-it rouges où l’homme au cigare écrivait :  Action this day. Celui qui n’exécutait pas la tâche prévue était démissionné sur le champ. Aujourd’hui nous pouvons juger ça cruel, méchant, ou à minima too much mais, en quelques semaines, l’Angleterre se refait une armée. L’industrie anglaise fournit tout le nécessaire à la logistique d’une guerre moderne. L’armée, elle, est prête à se battre sur au moins cinq ou six fronts à la fois et sur plusieurs continents.

Car pour Churchill, il faut se battre partout et en même temps. Il passe des nuits à consulter les cartes de tous les pays. Il invente lui-même le prototype du char, les bateaux pour débarquer sur les plages, crée le MI-5 et soutient fermement le décodage du système Enigma. Ce qui permettra en grande partie de déjouer les plans des Allemands.

Alors oui, Churchill est dur, cassant, rustre, mauvais même souvent mais …

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La face cachée de Churchill

Au début de l’article, je parle de Churchill en disant qu’il me fascine. Donc la vigilance s’impose ! Je le sais maintenant d’expérience : quand je suis séduit, j’oublie de voir la face cachée. L’énergie, le charisme, l’humour, la pugnacité sont des valeurs que je retiens.

Je prends aussi chez lui la sensibilité et son humanisme débordants. Alors qu’il est membre des Tories, le parti conservateur, il ne supporte pas le fait que des citoyens manquent de travail ou de nourriture. Il visite tout le monde, tous les quartiers, toutes les tranches de la société. On le voit se retirer les larmes aux yeux après avoir constaté la misère de quelques-uns.

Voilà une étrange alchimie, rarement incarnée dans un homme de pouvoir : venir du haut de la société et se battre pour une égalité de tous.

Un chef avant tout et malgré tous

N’empêche, il demeure la face cachée de l’astre Churchill. Nous sommes bien dans le prototype 8 de l’ennéagramme. Comme tous les hommes de pouvoir, les grands réalisateurs et les grands artistes, il y a de la casse autour de lui. Je n’ai pas trouvé grand chose sur Madame Churchill.

Si on veut bien lire entre les lignes, elle a subi l’ombre de son mari. Bien sûr c’était une autre époque, un autre monde, mais il me semble difficile d’exister, même un peu, aux côtés de cette masse de vie. Le temps considérable passé aux affaires était retranché à la vie familiale. Leurs cinq enfants sont l’incarnation de cette difficulté à vivre à côté d’un rouleau compresseur. Au moins pour quatre d’entre eux, la vie se résume à des échecs répétés, des carrières compromises, de l’alcoolisme maladif, des dépressions graves et le suicide.

Derrière l’apparent génie, des humains

Si tout semble tourner autour du despote Churchill dans le gouvernement anglais et dans la stratégie militaire, c’est aussi une grande affaire d’équipe. Souvent un bon nombre d’idées venant de Churchill sont arrêtées par des hommes issus de son état-major. Des complications diplomatiques sont évitées de justesse. Plusieurs généraux n’appliquent pas les directives du chef à la lettre pour éviter des complications meurtrières !

C’est notoire que Churchill ignorait la stratégie. Quant à la diplomatie, ce n’était vraiment pas son fort. Vous avez déjà vu une masse d’arme diplomate, vous ? Churchill ne négociait pas ! Il faisait céder son entourage à force de cris, de réunions exténuantes, et les noyait sous des flots d’alcool. Lorsque Churchill veut gagner une bataille, il n’hésite pas à sacrifier d’autres fronts. Les victimes en tous genres sont nombreuses.

C’est la rançon de la gloire. Tout n’est pas rose lorsqu’on s’érige en tant que chef ! Pour mener une équipe, un clan, un pays dans une direction, il y a des effets collatéraux désagréables et parfois dévastateurs ! L’Histoire ne parle que de cela. Rien n’est parfait. Rien n’est jamais tout bien ni tout mal pour que les choses avancent. Churchill, fidèle à sa nature caricaturale et entière, en est le parfait exemple.

What’s action this day

Pourtant au final, je me dis que des individus comme Churchill, ça nous ferait du bien actuellement. Nous sommes face à la plus grande des guerres : la guerre de l’humain contre lui-même, avec la conséquence terrible et programmée de s’auto-détruire et de faire exploser en vol la vie sur notre planète et la planète elle-même.

Au milieu des discours alarmistes, des pétitions, des manifestations sur la place publique, où sont les Churchill d’aujourd’hui ? Qui prend les mesures politiques forcément impopulaires mais nécessaires pour sauver l’humanité d’elle-même ? Qui inscrit à l’ordre du jour mondial : ACTION THIS DAY ? Personne !

C’est peut-être notre chance finalement. Car aujourd’hui, c’est à chacun d’entre nous de devenir son propre Churchill. Individuellement nous devons faire ce travail de 15 heures par jour à l’intérieur de soi. Individuellement nous pouvons nous rassembler, chacun dans sa sphère d’action. Le combat contre la cuirasse personnelle et mondiale ne peut être qu’individuel.

Il n’y aura pas de Churchill, il n’y aura pas d’homme, de femme ou de science providentielle. « Roquet » est en nous, quitte à être « Ugly », quitte à être brutal, vindicatif et rustre. Le combat contre notre folie et notre laxisme est urgent, peut-être plus urgent que la bataille de la Manche. C’est un ACTION THIS DAY immédiat, permanent et définitif.

Laurent

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Churchill, incarnation de la force de vie – fiche lecture
British Prime Minister Winston Churchill ( 1874 - 1965) and English statesman. (Photo by Fox Photos/Getty Images)
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