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La transe est au cœur de quasiment toutes les pratiques traditionnelles, et ce, bien avant la transe religieuse pétrie du dogmatisme de ses participants. Que ce soit dans le chamanisme occidental, amérindien ou asiatique, on retrouve sur tous les continents et à travers les âges des signes de quêtes de vision, de rituels dansés, chantés, théâtralisés d’une manière ou d’une autre.

A croire que la transe, ou état de conscience modifiée, est une des clefs de voûte de l’Humanité. Non seulement de Sapiens Sapiens mais aussi de ces cousins et frères aînés. Partout on trouve des formes de transe, active, comme la Danse, le Chant ou dans sa version passive, comme la Méditation ou le Rêve lucide, elles sont au cœur de la culture et de l’Art humain. La transe, le mystère perçu d’Un qui permet de relier l’Autres*.

La transe au coeur de l’expression de Soi

La transe n’est pas super bien vue dans nos sociétés d’hyper contrôle. Le « t’es en transe, ou bien ? » est rarement synonyme d’une reconnaissance inconditionnelle de l’individu. Bien souvent nous la vivons et la percevons comme une perte de contrôle, un abandon de soi. De manière simpliste on pourrait croire que vivre une transe, c’est perdre le pouvoir de contrôle que nous avons sur nos existences ou s’abandonner et laisser les clefs de notre maison à un autre.

Pour ma part j’ai le sentiment exactement inverse. La transe, qu’elle soit légère ou profonde, est en fait une libération du Je pour laisser la place à autre chose en nous, hors de contrôle de notre petit être, de notre petit jeu avec nous même. Comme si le Je partait en vacance et permettait du coup à un autre Nous d’exister, de prendre un peu de place.

Là où souvent la normalité ne voit que folie, maladie psychiatrique ou la perte d’intégrité de sa cuirasse et de sa faculté à contrôler et fixer le monde, le pèlerin, qu’il soit mystique, religieux, sorcier ou artiste, y voit l’opportunité d’aller plus loin que sa normalité.

Je n’ai jamais pris le temps, je crois, de développer cette notion de « norme » mais il me semble l’avoir évoquée souvent, et notamment dans cet article sur le jugement.

A lire : Mircea Eliade . Capra . Didier Michaux

transe derviches

Pourquoi chercher une transe ?

Soyons clair, la transe n’est ni une vertu, ni une panacée. Elle ne vous rendra pas meilleur ni moins bon. Elle est le pendant actif de la méditation, une pause dynamique avec notre je et le monde des apparences où nous vivons et que, par l’attachement et l’importance que nous lui donnons, nous contribuons à entretenir.

La transe ne nous donne accès qu’à des parties cachées, nécrosées ou inconnues de nous même. Si vous êtes un ignoble salopard, désolé de ce jugement de valeur, vous serez un ignoble salopard sous transe. Vous ferez simplement ce que vous feriez si vous n’aviez pas de verni social.

Par contre vous pouvez vous comporter comme une crevure de premier plan et, une fois enlevé le masque de votre sociabilisation, vous révéler un cœur tendre.

La beauté de la transe étant qu’il faut la suivre, la vivre et l’arpenter pour savoir ce qu’on va y trouver. Prise de risque maximale, ce que déteste la personne sociale du XXI ème siècle occidental et, d’une manière générale, ce que déteste notre cuirasse et notre ego puisque eux sont là pour structurer, cadrer et définir.

Ne le leur reprochons pas, c’est leurs fonctions. Juste n’oublions pas que définir une chose implique de la localiser ET de la limiter. En définissant notre monde, ils le révèlent ET limitent notre monde perceptif, et donc nous même.

Bien souvent le pèlerin va chercher à travers une pratique passant par la transe des réponses que son mental limité et limiteur ne peut pas lui donner. L’accès à l’information.vibration. énergie, est bloqué puisque celle ci n’est pas définissable, donc pas explicable par le mental.

L’altération de sa conscience, quand elle est voulue et « intentionnée », va permettre de créer un espace vide. Tout au moins elle va rendre les définitions plus légères, fluides et permettre un léger effacement de la personne au profit de l’individu. C’est-à-dire une entité indivisible.

Bon, ça c’est quand tout va bien. En réalité, bien souvent il n’a accès qu’à une autre partie, endormie ou cachée de lui. La détente exercée sur les codes sociaux et moraux permettant à ce qui dormait de s’exprimer. Oui je sais, on n’est pas loin d’une forme de schizophrénie.

A lire : Nachez

Les formes de la transe

Alors on peut bien sûr se rouler par terre en bavant partout et avoir une folle envie de manger de l’argile. On peut, mais ce n’est pas une obligation. Dans sa forme comme dans son fond, l’altération de conscience menant à la transe prendra la forme idoine au moment où elle a lieu.

D’où l’importance du nettoyage émotionnel à faire avant. Au plus vous serez imbriqués dans les attachements émotionnels, les croyances et les fantasmes, au plus votre changement d’État sera émotif et émotionnellement déroutant. Idem si vous avez nettoyé votre quotidien, sans le contraindre et sans vous mentir ni vous brimer, au plus la forme de l’altération sera paisible.

La contrainte implique l’excès. Au plus votre geôlier interne est puissant, au plus la transe va révéler un aspect « hystérique » de vous auquel vous interdisez au quotidien toute forme d’expression.

Au passage, c’est une bonne piste de travail pour ceux qui font des décorporations spontanées. Un exercice qui marche très bien dans ces cas là, ce sont les centrages.

ATTENTION : Comme ils renforcent notre capacité de contrôle, c’est aussi parfait pour ceux qui ne veulent pas, dieu les en préserve, alea jacta est et un tiens vaut mieux que la mousse qui roule, perdre le contrôle.

Le travail, les efforts soutenus sont ici comme partout le meilleur gage d’un « contrôle ». L’anthropologue, musicienne et chamane Corinne Sombrun, par sa pratique maîtrisée de la transe, a permis à la neurologie de mieux comprendre ce phénomène.

A terme, il est possible pour celui qui commence à maîtriser ce passage d’un monde à l’autre de ne même plus avoir besoin de se mettre en transe.

Pour utiliser le vocabulaire de Castaneda : Son point d’assemblage est tellement libre qu’il se déplace d’une réalité perceptive à l’autre sans effort et selon les besoins. Sa volonté est devenue la volonté de l’Aigle.

Y a du taf !

A lire : Corine Sombrun .

Les transes intérieures dites passives.

Souvent on appelle ça méditation. C’est un état de silence et de ralentissement profond du JE en nous. Il n’y a pas de lutte, juste de l’acceptation et de la fluidité qui, petit à petit, nous permet de laisser notre point d’assemblage s’aligner et se déplacer là où il lui est nécessaire d’aller.

J’insiste sur le « IL LUI EST NÉCESSAIRE », ce IL ce n’est pas VOUS ! De la même manière que vouloir être n’est pas être, la méditation, quand elle n’est pas vue comme un outil d’asservissement du Soi à la morale et au caprice du Je, doit suivre son propre chemin.

Les transes externes dites actives.

Tout ce qui résulte d’une forme d’abandon à une influence extérieure, pour faire simple et rapide.

En effet, il faudrait s’entendre sur le terme d’extérieur.

Vous pouvez y arriver par la drogue, l’alcool, le sexe, le sport, la contrainte imposée, la torture, ou, très à la mode, le kinbaku, un « petit » tyran, le jeûne… les éléments climatiques, la musique rythmique, un travail à effectuer sur un laps de temps long et répétitif…

En gros, tout ce qui va mettre votre JE habituel suffisamment en danger pour qu’il ne puisse pas réagir « normalement » et accepte que « l’Autre » l’aide.

Alors transe ou méditation ?

Vous avez compris que dans les deux cas, un sur effort est à fournir pour briser la fixité de notre point d’assemblage et obtenir des réponses que, consciemment, nous n’avons pas à disposition.

C’est la même chose pour les transes collectives qu’on imagine. Tous les participants sont en état de conscience modifiée. Notre oeil ne voit que la personne au milieu du cercle de percussionnistes qui fait n’importe quoi. Mais sans le cercle, elle ne rentrerait jamais en transe et ne récupérerait pas des informations de l’inconscient collectif auquel elle a accès à ce moment là.

Sans intention précise au départ, la transe ou l’altération de conscience révélera seulement la partie ensommeillée de vous.

Mais attention, mettre une Intention n’est pas vouloir quelque chose. Je ne vais pas détailler ici alors juste, essayez de sentir la nuance. Attendre ou chercher quelque chose dans une méditation / transe réduit forcément la pratique. Vous lancez votre énergie, votre intention, vous mettez le cadre en place et bien sûr une corde de survie (la Présence) mais après, vous laissez faire.

Vous laissez votre JE bavard et dominateur s’estomper pour aller voir où votre SOI a envie / besoin d’aller, et même des fois où il se planque. Il vous mènera peut-être vers des contrées toutes en douceurs mais ce n’est pas une obligation. Peut-être dans un premier temps vous accompagnera-t-il pour retrouver des facettes de vous, les petits JE mis au rebut, que vous appréciez moyennement…

La médit-action

Une troisième option est possible. C’est ce que j’appelle la médit-action. C’est le moment où votre détente intérieure est suffisante pour que vous puissiez suivre un grain de vent extérieur et aller exactement assembler le monde qui vous est nécessaire. C’est les premiers pas de ce qu’on nomme Voir et Rêver.

Dans les deux premiers cas, on est sur la racine yang du yin pour la méditation et la racine yin du yang dans la transe classique. Dans le troisième cas, c’est l’harmonie, pas l’équilibre, qui va permettre le mouvement. C’est parce que je ne m’attache pas que Ça se fait.Yin et Yang réunis.

Transe et créativité

Alors on pourrait discourir pendant des heures pour ne pas arriver à définir ce qu’est la créativité. Les mots majuscules comme ça, chacun s’en fait une idée tout aussi juste qu’incomplète. Et puis en vérité, je crois que tout le monde s’en fout et ceux qui s’en soucient ont déjà leur réponse.

Je vous prierai donc d’accepter cette proposition de sens, et non pas de définition. La créativité est la capacité à imaginer et à exprimer, mettre en forme d’une manière ou d’une autre l’imaginaire, le vide qui vit en nous et dont nous émergeons.

La créativité, c’est la capacité à mettre en forme au moins une partie de l’indicible, l’indescriptible.

Transe, vide et créativité

Ok ! Mais quel rapport avec la transe ? Et bien justement la transe, ou les états de conscience modifiée, permettent de laisser la place à ce vide. Ce vide n’est pas rien, c’est La Créativité pure.

Désolé de prendre cet exemple mais il est parlant. Si un utérus, une matrice, est déjà pleine, rien ne peut y voir le jour. C’est le cas pour un foetus, c’est aussi le cas pour d’autres énergies non encore incarnées, manifestées.

La transe ou les états modifiés, dans leur processus d’effacement / amplification » du monde**, créent une rupture dans notre perception d’un temps linéaire. C’est un peu ce que Jacques Ravatin nommait les « décalaires ». 

Illusion ou réalité ?

Cette perception est-elle une illusion ou la réalité ? Encore deux mots à majuscules dont on pourrait discourir pendant des heures sur leur sens. La neuro-psychiatrie actuelle pourrait être intéressante. La réalité est-elle ce qui est ou ce qui est perçu ? Si pour l’observateur le monstre qu’il perçoit est vrai, il y a de fortes chances pour que des symptômes bien réels de palpitations, étouffement et malaise apparaissent.

La perception de « l’amour », est-ce un mythe, une réalité purement hormonale ?

Notre perception n’est que subjectivité et la science n’est qu’une extension du conditionnement de ces sens. Alors la créativité, les images qui sont perçues à travers une méditation ou une transe sont-elles vérités ou illusions… A nous de choisir, à nous d’agir en fonction de ce choix.

A lire : Corbin . P. Garfield . Schott-Billmann

Liens & petit +

* La transe, ce mystère perçu d’Un qui permet de relier l’Autres : je vous laisse méditer sur cette phrase et sur la multitude de significations et de sens qu’elle peut impliquer

** Effacement / Amplification : C’est un processus paradoxal et à double sens. Comme souvent, il est très difficile à notre mental binaire d’en saisir la portée. La modification de notre état de perception passe par un redéploiement de celle-ci. Ce que notre Je a l’habitude de considérer et de définir comme important s’estompe, se met en arrière plan.

En même temps d’autres éléments plus secondaires dans notre vie « normale », comme le bruit du vent, les sensations tactiles, l’odeur d’une plante, le vol d’un moustique, prennent l’avant de la scène et sont traitées comme « important ».

Corinne Sombrun : Les Tribulations d’une chamane à Paris, Albin Michel, avril 2007
Les Esprits de la steppe, Albin Michel, octobre 2012

Mircéa Eliade : Mythes, rêves et mystères
Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase

Capra : Le Tao de la physique

Didier Michaux : La transe et l’hypnose, Paris, Ed. Imago, 1995

Henry Corbin : L’imagination créatrice dans le soufisme

Michel Nachez : Le corps, son ombre et son double, Paris, L’Harmattan, 2000

Patricia Garfield : La créativité onirique — du rêve ordinaire au rêve lucide, Paris, Ed. La Table Ronde

France Schott-Billmann : Danse, mystique et psychanalyse, Chiron, 1987.

 

Naturopathe, Psychothérapeute et Pratiquant de différentes techniques énergétiques depuis plus de 20 ans.
J’anime des conférences / rencontres en essayant d’amener chaque fois un autre regard, une autre manière d’être et de vivre le monde qui nous entoure.
Loin du Mysticisme et du Rationalisme il existe une troisième voie, celle du sourire et de l’harmonie. Un Pragmatisme abstrait pour aimer notre propre paradoxe.

Transe, un outil pour laisser émerger sa créativité

Cet article a 1 commentaire

  1. Merci pour cet article adsez complet.
    Il m’a permis de voir aussi certaines de mes pratiques sous un autre angle.A titre plus general j’ai découvert votre site par un tweet le présentant comme une caverne d’Ali baba c’est plus que ça en fait, une vrai mine d’or. Merci donc de vos partages.
    Celine

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