Temps de lecture : 13 min

Mille ans séparent les livres des deux historiennes Thérèse Sclafert & Fred Vargas que je viens de lire. Pourtant il y a un point commun entre l’écologie du Moyen Âge de Thérèse Sclafert et « l’humanité en péril » sur l’état de notre monde en 2019 de Fred Vargas : l’absence quasi totale de conscience que nous avons de la Terre en tant qu’entité vivante et le rejet de la puissance du Sacré au profit des dogmes religieux ou rationalistes.

Deux livres qui font un pont entre la façon de voir la Terre & l’écologie au Moyen Âge et nos comportements écologiquement aberrants du XXI ème siècle. Que ce soit au 11ème siècle avec Thérèse Sclafert ou ici et maintenant avec « L’humanité en péril » de Fred Vargas, on retrouve tristement le même dénominateur commun : NOUS ! « Les humains qui ont faim ! »* et nos comportements récurrents et dévastateurs envers celle qui nous porte et nous supporte, LA TERRE !

« La terre a une peau et cette peau a des maladies ;
une de ces maladies s’appelle l’homme. »

Friedrich Nietzsche

* »Ces humains qui ont faim de mon sang, de mon temps », paroles extraites de J’AI PEUR, album Macadam Massacre – Bérurier Noir.

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Photo by Guillaume de Germain

Fred Vargas, Thérèse Sclafert : 2 livres sur La Terre en péril

Cet article est né de la lecture de deux livres :

Cultures en Haute-Provence, Déboisements et pâturages au Moyen Âge – Thérèse Sclafert – 1959 – livre posthume de l’historienne issu de vingt ans d’épluchage des archives de Haute Provence Livre épuiséVoir un résumé

L’humanité en péril, Virons de bord, toute ! – Fred Vargas. Publié au printemps 2019 chez Flammarion – Conclusion de l’historienne après des semaines de compilation des divers travaux de chercheurs du monde entier. Acheter chez votre libraire indépendantAcheter sur A

Au passage, merci à ces chercheurs qui vont déterrer et compiler des masses de documents pour nous en donner une vision plus claire et précise. Nous aidant ainsi à réfléchir, à élargir nos points de vue et à mieux comprendre notre monde.

J’aurais pu faire une fiche lecture bien gentille de chacun de ces livres, un truc bien normal, lisse et conforme. Mais « ça » ne voulait pas ! Alors je me suis attelée à faire ressortir le sentiment commun qui relie le livre sur le pastoralisme au Moyen Âge, de Thérèse Sclafert, et le livre sur le massacre actuel, de l’autrice de polar, archéologue et historienne Fred Vargas.

Je n’ai pas eu beaucoup à chercher. Dans les deux cas, nous sommes confrontés à la suractivité humaine et à ses conséquences, qui sont dans le fond identiques avec mille ans d’écart : un désordre écologique d’une telle ampleur que l’Humanité est réellement en danger.

Alors ce ne sont pas des livres « de l’été ». Aucun des deux n’est un livre cosmétique, facile d’accès, et c’est encore moins le cas dans leur propos. Ces deux livres sont extrêmement documentés. Truffés de références, d’extraits d’archives ou d’études scientifiques.

Ce ne sont pas des livres qu’on dévore. Ils se lisent par petites touches car ils sont très denses. Des livres qui nous fournissent des données et surtout qui fournissent peu de conclusions. C’est à nous d’analyser et de faire nos propres déductions. D’où l’intérêt !

An mil ou « an deux mil » : l’humanité ne voit pas La Terre.

Que ce soit au XIème siècle avec le livre de l’historienne Thérèse Sclafert ou au XXI ème siècle avec celui de l’autre historienne, Fred Vargas :

On est face au constat qu’il y a un réel problème écologique.
Mais juste constater ne fait pas avancer le schmilblick…
Il faut agir ! Mais juste agir sans fond ne suffit pas non plus.
Alors quel élément manque-t-il à cette équation ?
Le sacré.

Commençons par le début, l’état de notre belle planète Terre, du Moyen Âge jusqu’à nos jours.

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Photo by Mary-Anne Alejandro

Le désordre écologique du Moyen Âge

Bien souvent, on imagine le Moyen Âge avec nos yeux d’aujourd’hui. On y met une espèce d’idéal, on l’enjolive, on pense que les gens étaient très proches de la nature et beaucoup moins cons qu’aujourd’hui….J’ai vu au fil des pages du livre de Thérèse Sclafert que la connerie n’est pas réservée à notre époque, malheureusement.

A titre personnel, j’ai une admiration sans bornes pour tous les petits murets très anciens que je vois dans les montagnes qui m’entourent. Ces constructions me semblaient être les preuves de la connexion entre l’homme et la nature. J’ai aujourd’hui une lecture un peu différente de la situation.

Le déboisement au Moyen Âge

En l’an mil, l’humain était beaucoup plus présent dans les espaces naturels que maintenant. La raison est simple : tout était fait en bois donc il vivait et exploitait … les bois ! Dans cette étude, on prend la mesure au fil des pages de l’étendue des déboisements qui ont eu lieu entre le 11ème et le 17ème siècle.

En vous dressant une liste non exhaustive des principales activités qui nécessitaient de couper du bois, vous allez certainement mieux comprendre :

  • Les chaufourniers (fours à chaux et plâtre)
  • Les fours pour la fabrication des tuiles, des céramiques et du verre
  • Les fours pour cuire le pain et les aliments
  • Le chauffage des maisons
  • Les charbonnières
  • La construction des maisons, des navires, des cathédrales et églises, des charrettes, du mobilier etc…
  • Mais également la culture car il fallait déboiser pour avoir des terres à exploiter. 

On comprend mieux pourquoi il n’y a pratiquement plus de forêts primaires en Europe ! Mais les besoins en bois et la culture ne sont pas les seules sources du déboisement. Il y avait à l’époque un nombre considérable de bétail à faire paître.

Quelques chiffres de l’élevage en 1471 :

La viguerie de Grasse, composée de 14 localités, 932 maisons, compte un total de 26.195 bêtes (ânes, mulets, chevaux, brebis, chèvre, vaches et boeufs)

Le bailliage de Castellane, composé de 22 localités, 450 maisons, compte un total de 20.842 bêtes.

Le bailliage de Guillaumes (vallée du Var), composé de 18 localités, 594 maisons, compte un total de 20.910 bêtes.

“On avait donc plus besoin d’herbages que de bois. L’herbage assure la nourriture des troupeaux, les troupeaux assurent la culture des terres et la production de blé. A côté de ces énormes avantages, l’existence des bois paraissait bien peu rentable.”

Vous voyez l’étendue des troupeaux ? Pour ces petits villages, chaque fois plus de 20 mille têtes de bétail ! C’est vraiment impressionnant et on comprend, du coup, qu’il y avait un besoin énorme de pâturages. 

A titre d’information, pour la filière porcine en 2018 (Libé 4 juin 2018) nous avions en France :
23 millions 800 mille bêtes sur 14 mille exploitations. Soit une moyenne arithmétique de 1700 bêtes par exploitation !
Presque des petits joueurs comparé au Moyen Âge.

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Photo by Stephen Arnold

L’épuisement des ressources naturelles en l’an mil

Un des passages qui m’a le plus frappé, c’est cet extrait :

“La ville de Forcalquier, riche en troupeaux mais pauvre en pâturages, avait de tout temps exercé la faculté de mener du bétail, de couper du bois, de ramasser du gland dans la terre gaste expliquer le mot  du terroir de Saint-Etienne-les-Orgues.

Or les habitants de cette localité voulaient absolument mettre fin à ces habitudes et être maîtres chez eux. Le moyen le plus simple leur parut de détruire les bois de la gaste. Des défricheurs sont chargés de faire “une grande dépopulation de chênes”.

On vend à des particuliers une partie de la gaste couverte de bois avec ordre de la dépeupler entièrement, de façon que l’on n’y puisse plus “ni pâturer, ni lignerer” (couper et ramasser du bois). Un grand quartier de terre gaste, “ayant grandissime quantité de chênes et autres bois”, est défriché et mis en culture ; ailleurs, d’autres particuliers occupent un endroit “bien populé de bois” qu’ils ont affreusement saccagé.

Les bois étant coupés, brûlés, gaspillés, les hommes de Forcalquier seront obligés de rester chez eux.”

Et oui, nous n’avons pas le monopole de la stupidité et de l’égocentrisme ! Le côté individualiste de l’être humain ne date pas d’hier… Plutôt que partager, on préfère détruire pour que “l’autre” ne puisse pas profiter du bien commun. Déjà il y a mille ans, aucune vision à long terme. On ne pense qu’au bénéfice personnel et immédiat !

Le Moyen Âge voit donc une des nombreuses périodes de mise à nu de la Terre. La culture et les pâturages occupent de plus en plus d’espace. Les arbres, la faune et la flore disparaissent.

Conséquences, comme au XXI ème siècle : les intempéries font ruisseler la terre arable, les montagnes deviennent des espaces rocheux sur lesquels la végétation ne peut plus pousser.
On rentre dans le cercle vicieux de la déforestation :
Moins d’arbres = moins de précipitations = désertification

Docu & Infos - Ecologie intérieure & Environnement - La Passerelle

En 2019, l’absence de conscience écologique tue la Terre

Vous connaissez la situation, non ? Il suffit d’allumer la radio pour entendre parler de la situation actuelle de la Terre : pollutions, disparition des espèces animales, épuisement des ressources naturelles, dérèglements climatiques, sécheresse et feux de forêt, fonte de la calotte glacière, etc… Je ne vous parle même pas des rapports anxiogènes du GIEC qui sont pourtant dit « optimistes » par pas mal de chercheurs.

Dans « L’Humanité en péril. Virons de bord, toute! », Fred Vargas nous donne une vue détaillée de l’étendue du problème… Au-delà de retenir un énorme chagrin, et face à l’aberration aveugle dont tous, plus ou moins, nous faisons preuve,

je me pose la question de la différence entre les désastres écologiques actuels et ceux du Moyen Âge ?

La réponse est simple, brutale : L’entrée dans l’ère industrielle à la fin du 18ème siècle ! A partir de ce moment, nous avons ajouté à l’équation une donnée qui change tout : la chimie et dans les années 50, la puissance atomique.

Que ce soient les multiples applicationsde la chimie – les plastiques, les engrais, les nouveaux textiles et autres – ou simplement la puissance électrique du nucléaire, ces éléments ont “amélioré” nos vies. Si nous sommes un peu plus objectifs, nous dirons qu’ils l’ont radicalement changé.

Mais via ces deux protagonistes (chimie et nucléaire), nous nous retrouvons face à des problèmes de pollution et de recyclage des déchets que jamais dans l’histoire l’humanité ou la planète n’a eu à gérer !

Le livre de Fred Vargas est douloureux, lucide, trop peut-être pour nos consciences endormies dans un écran d’ordi, un sweat en polyester à 10€, le SUV familial et l’électricité à tous les étages pour manger sa côte de boeuf à 7€ le kilo. Je vous laisse le lire. Je ne vais pas plus m’étendre sur le sujet. Mais il y a énormément d’études, de documentaires, de conférences sur tous ces éléments.

Lisez, documentez-vous ! Mais surtout, une fois toutes ces données en main, on fait quoi ? Parce que être au courant c’est une chose, mais agir c’est quand même plus efficace !

Que faire pour ne plus massacrer la Terre ?

Vous trouverez dans le livre de Fred Vargas plein d’éléments sur lesquels agir INDIVIDUELLEMENT. Je vais en citer quelques uns, mais la liste est loin d’être exhaustive, à tout un chacun de la compléter :

  • Arrêter d’alimenter la filière de la culture et de l’élevage intensif
    Les lardons Herta, c’est peut-être notre doudou mais ça a des conséquences rugueuses !
  • Diminuer sévèrement nos consommations des produits « exotiques »
    Thé, café, soja, sucre, chocolat, bananes, huile de palme, bois exotiques, etc
  • Diminuer notre consommation d’eau
    2 douches par jour, c’est vraiment nécessaire ?
  • Diminuer notre consommation de plastique !
    Un sac en tissu au lieu d’un sac plastique. Utiliser un zippo au lieu d’un Bic. Découvrir la cuillère en bois ou métal au lieu d’une cuillère en plastique, etc
  • R E C Y C L E R & D E C O N SO M M E R
    Limiter nos achats en produits neufs et remettre en circulation les objets qui ne nous servent plus sont des bons exemples.
  • Limiter nos écrans, tablettes dans leur utilisation mais AUSSI leur renouvellement !
    Votre téléphone rame un peu, est-ce vraiment si important de le changer ?
  • Limiter nos déplacements
    On n’est pas obligé de partir en vacances tous les 2 mois à l’autre bout du monde. On peut faire des réunions via skype aussi !
  • Favoriser TOUS les types de circuits courts.
    Alimentaires bien sûr, mais aussi textiles, amicaux, sportifs, mobiliers & co

Tout ça, on en prend de plus en plus conscience, mais est-ce que c’est suffisant ? A mon sens il manque le fond.
On veut prendre soin de la Terre sur laquelle on voyage, mais en vérité on ne lui adresse jamais la parole…

L’écologie a besoin de la puissance du Sacré

Pour moi, le point commun entre le Moyen Âge et aujourd’hui, c’est la perte du Sacré. Attention, le Sacré n’a rien à voir avec le religieux ou un dogme humain quel qu’il soit. Le Sacré dont je parle ne fait pas plaisir, il n’est pas doux et rassurant. Il suit juste la logique du Vivant dans son aspect global et harmonieux. Dans cette notion de Sacré, Vie et Mort sont les deux facettes indissociables de la même pièce. Par contre des notions comme le massacre, l’avidité, la surconsommation, la possession en sont extrêmement éloignées.

On s’est coupé, séparé de notre environnement. On a oublié peu à peu que notre Terre est vivante. C’est certainement dû, en partie, à l’abandon du Druidisme et des différents courants Animistes ou chamaniques régionaux au profit du Christianisme et des autres dogmes monothéistes et anthropomorphistes.

La Mère Divine est devenue la Vierge Marie. L’image d’une femme a supplanté celle de notre Terre Mère. On est passé d’un symbole nourricier à un symbole de pureté infécondable. Mais surtout d’une existence englobante à un supra humain !

La création, le summum des forces de la vie sont passées de la Nature à des visages humains. Ainsi nous avons auto proclamé la suprématie de l’humain sur la Nature. Ce n’était plus un Rocher, des Trolls, un grand Serpent ou un dieu Bouc qui régnaient mais Sainte Catherine, Saint Blaise ou le diable ; qui lui, bien sûr, était fourchu, méphitique et … animal !

La croyance en une humanité supérieure

Nous nous servons « sans compter » en pensant que la nature nous offrira toujours ce dont nous avons besoin pour vivre. Nous sommes convaincus que c’est un dû ! Que c’est normal puisque nous sommes le summum de l’existence en tant que membre du si petit club des pays opulents et « culturellement avancés ». Nous sommes convaincus qu’il y aura toujours de l’eau qui sortira du robinet. Et pourtant, tout ça devient de plus en plus incertain…

Quand, pour la dernière fois, avez-vous ouvert vos bras pour embrasser la Terre ? Pour la remercier ? Pour la saluer ? Pour lui demander comment elle va ?
Quand avez-vous remercié la pluie qui tombe, la mer chargée de poissons et le vent qui transporte les pollens ?
Quand avons-nous écouté la réponse de la Terre ?

Nous avons oublié que ce que nous recevons n’est pas un dû mais un cadeau. Depuis les débuts de l’humanité, on a appris à se servir de tout ce qui se trouve à notre portée. On a inventé des choses incroyables. On a “évolué”, sans doute, mais toujours au détriment de notre connexion avec la nature et la magie de la vie.

On a domestiqué, on a dressé, on a maîtrisé et pour finir, on a contrôlé. Pour échapper à la mort, on a créé toutes sortes de subterfuges dans le but de nous rassurer, de renforcer notre sentiment d’immortalité. Le Sacré nous a échappé. On l’a transformé en spiritualité déconnectée de la matière.

L’alchimie intérieure, s’harmoniser avec la Terre

Il est temps de remettre du lien entre matière et sacré. Il est urgent d’imprégner nos ACTES de conscience, de Sacré et de Foi pour trouver notre juste place au sein de tout ce qui a été créé.

Et ça ne veut pas du tout dire rendre la vie grave et solennelle !

C’est nous rapprocher d’un des rôles de l’être humain sur terre : créer du lien entre le règne minéral, végétal et animal. C’est la Nature qui m’a donnée cette réponse, un jour de déprime où je me demandais vraiment à quoi pouvait bien servir l’être humain.

Notre planète possède tant de merveilles qu’une seule vie, et même plusieurs, ne suffiraient pas à les connaître toutes.

Hubert Reeves

Nous avons l’abstrait, l’accès à l’imaginaire, à la magie et au sacré. Pourquoi n’osons-nous pas nous en servir pour réunir au lieu de séparer ? Nous ne sommes qu’un maillon de la grande chaîne. Ni plus important, ni moins important. Prenons conscience de la chance que nous avons de fouler ce sol, de respirer cet air, de boire cette eau, de sentir les rayons du soleil sur notre visage. C’est réellement un cadeau ! Alors, pour une fois, soyons bien élevés ! Rendons hommage à l’éducation de notre Mère : disons juste MERCI !

Les petits actes du quotidien, quand ils sont faits mécaniquement, nous rapprochent vite de la culpabilité de ne pas faire assez. Je suis sûre que vous avez tous eu cette sensation à la lecture d’un bouquin ou à la vue d’un documentaire sur le dérèglement climatique. Un accablement et une plongée immédiate dans la culpabilité ! Sortons de ce sentiment car il est improductif. Mettons de la conscience dans nos gestes. Agissons et apprenons à dialoguer avec TOUT ce qui nous entoure.

Le Sacré se vit dans nos profondeurs, mais il grandit en étant partagé. Osons, il n’y a rien à perdre et tout à gagner, pour la planète Terre.

Sido.

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Le voyage de l’Incal

Cet article a 1 commentaire

  1. Merci pour cet article très intéressant, il enlève un peu plus les illusions sur les qualités humaines mais nous ouvre les yeux sur ce fameux « bon vieux temps »

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L’écologie & le Sacré du Moyen Âge à aujourd’hui
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