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Je me dis bien des choses à moi-même, ça fonctionne jour et nuit !

Au réveil, au moment où les yeux s’ouvrent, ou peut-être avant, dans une fin de sommeil, avant de prendre contact avec la réalité tangible du lieu où je me trouve, ce quelque chose peut prendre les commandes.

Qui prend les commandes ?

Quelle est cette voix qui prend les commandes ? Est-ce vraiment moi ?

La voix qui pousse à rester au lit, la voix qui donne une teinte morose aux rendez-vous qui s’annoncent ce jour. La voix qui dit « je suis content aujourd’hui parce que c’est les vacances ! ». Ou à l’inverse, « puisque c’est le weekend, forcément je suis fatigué de ma semaine ».

Qui parle, là?

qui parle dans ma tête

C’est un tissu de croyances-certitudes qui s’installe facilement au pilotage de moi-même et qui va dicter mon comportement. Cela va colorer mon champ d’énergie et créer une aura où justement la croyance à laquelle je crois que je crois va créer ma réalité.

Parce que je crois que je crois à l’histoire que je me raconte.

D’où cela vient-il ? Est-ce comparable au gavage des oies ? Je veux dire, ce que fait la famille à son enfant.

Une fois, dix fois, des milliers de fois on m’a attribué une caractéristique physique et de caractère. Dès le berceau… « mon fils ressemble bien à la lignée des hommes de la famille ! Aussi con qu’eux, assurément ! »

Et même avant le berceau, un besoin plane de faire venir au monde l’individu supplémentaire pour porter, alléger, modifier les tares de la famille. Et en plus de la famille  se rajoute l’école, toutes les études, tous les apprentissages, les codes d’une nation, tous les dogmes politiques et religieux et la belle médecine. Tout cela nous réduit… pour notre bien. Et pour s’en libérer de ces multi-couches ? Plus compliqué.

Plus compliqué, parce qu’il y a cette voix qui dit que. Qui dit que c’est comme ça pour moi. Et je le crois. Je crois que j’y crois.

Nos vies sont une pièce de théâtre…

Si c’est une croyance, c’est des mots, c’est comme du texte écrit. Cela peut être Shakespearien. Ou du Cioran. Ou du Houellebecq. Si c’est une pièce de théâtre, c’est donc joué. Autant bien le jouer. Et dans le registre de l’histoire que l’on croit vraiment que l’on croit, nous sommes tous des grands comédiens.

C’est parce que ma mère était une grande comédienne de son rôle unique, joué sans relâche, que j’ai cru à ces tirades. J’ai cru à ce qu’elle disait sur moi. Et je peux y rajouter mon père, plutôt acteur que comédien : une gueule, des réactions types, un personnage invariable, quelque soit l’épisode de la série.

Et le reste de la troupe, du grand frère jusqu’aux cousins, en passant par les grands-parents, etc…

Tous comédiens. Tous ont bien appris leurs rôles. J’ai bien appris le mien et répété tant de fois!

… qui un jour prend fin !

Si la vie est un théâtre, comme l’a dit le grand Will, on y joue une comédie plus ou moins dramatique avec toujours un dernier acte, une dernière tirade, un dernier soupir.

La perspective que ça s’arrête pose un problème à l’être humain. Depuis le développement du cortex cérébral, notre espèce tourne la question dans tous les sens.

Du divertissement Pascalien en passant par la religion, la question métaphysique qui fait se correspondre poètes et scientifiques, on persiste devant une énigme. Un philosophe tuant Dieu ( Nietzsche ), en passant par  celui qui parle de l’inconvénient d’être né ( Cioran ) ou la littérature de l’absurdité de la vie ( Camus et Beckett en autres ), nous sommes de gré ou de force plongés dans un espace temps. Avec une ligne de vie. Une trajectoire.

Au moment où l’ancêtre des Néandertaliens commence à enterrer ses morts et à imaginer une suite à l’existence terrestre, là commence l’histoire de se raconter des histoires.

Tant que c’était une affaire de survie, chasser, manger, se reproduire, repousser les agressions, les histoires à se raconter avaient peu de place. Et le cerveau n’avait pas le développement nécessaire, c’était bien conçu. Peu à peu, mis en sécurité face à ses instincts de survie , l’être humain s’est fabriqué du temps libre. Et le temps de raconter des histoires.

Raconte moi une histoire…

Pourtant, en disant les choses de cette manière, je nous raconte des histoires. Avons-nous vraiment un cerveau évolué ? Avons nous vraiment dépassé nos instincts de survie primaires ? Non, mais il faut bien que je vous raconte une histoire.

Les petits enfants aiment qu’on leur raconte des histoires. Il était une fois…

Et puis on continue d’aimer les histoires. Les histoires à dormir debout abondent. Il faut devenir quelqu’un. Avoir sa rolex à cinquante ans. On croit ce que l’on voit depuis des générations : on a cru que la terre était plate. On a cru que les primitifs devaient se convertir à la religion. Qu’il fallait amasser de l’or. Se marier et avoir beaucoup d’enfants. Que Mitterrand était socialiste. Aller voter pour réduire la fracture sociale et qu’il fallait manger des pommes et plus récemment cinq fruits et légumes par jour.

Je crois ce que je crois parce que ça m’arrange.

Je crois que je suis faible et fragile. C’est pratique dans un sens : je laisse l’autre mettre les choses en place. Si ça marche pas, c’est de sa faute. Si ça marche, c’est aussi grâce à moi parce que j’y ai participé, même en chouinant.

Je crois que je suis quelqu’un de solaire. Tout me sourit. Rien ne me résiste. J’ai le masque du conquérant. Si à force de ne pas tenir compte des autres et des signes qui me disent de ralentir ou de me remettre en question, de voir mes failles, mes faiblesses, si malgré les alarmes, des plus petites aux plus grandes, en persistant dans mon invincibilité, je me prends une grosse tuile sur la tête, je me crashe contre un mur, et bien ce sera la faute à l’adversité injuste et je troque mon masque du vainqueur en masque de victime.

L’histoire que je choisis de croire a donc son masque qui lui correspond.

N’est-ce pas l’attachement à ce masque qui rend la chose douloureuse ? N’est-ce pas l’importance que je lui accorde qui me tend dans la répétition du rôle choisi?

Les archétypes résistent : ce qui est puissant est sans faille, le lumineux n’a pas d’ombre. L’été commence le 21 juin et l’hiver le 21 décembre. Les hommes vont à la chasse, les femmes font bien la cuisine. Les poules n’ont pas de dents.

Alors ok, je ne me bats plus pour éviter de me raconter des histoires. J’accepte que je crois ce que je crois. C’est pas grave. Puisque c’est un rôle de composition. Mais du coup, je peux choisir quelle histoire je me raconte. Je peux inventer ma propre histoire.

Aujourd’hui je commence à croire à autre chose. Et je me mets à y croire.

Cet article a 1 commentaire

  1. Merci Laurent! On devrait s’imposer de lire ton article au moins une fois par mois, pour faire le point sur les histoires qu’on est en train de se raconter… Il y en a toujours qui traîne (je suis gentille) par ci par là. Et en même temps, de choisir une histoire qu’on se raconte depuis longtemps et de choisir de la changer, de se mettre dans la peau d’un autre protagoniste de l’histoire ou encore de se raconter l’autre facette… Juste pour se rappeler que cette histoire contient une infinie quantité d’autres histoires et qu’il n’y a que nous qui choisissons laquelle on se raconte aujourd’hui.

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