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Le 1er Septembre 1935, en plein front populaire, Jean Giono, l’auteur qu’on veut croire régionaliste, part de Manosque avec une vingtaine d’amis, hommes et femmes, en direction des plateaux arides et hostiles du Contadour. Tous avaient au coeur l’espoir d’une société utopique et poétique où se mêlaient les idées libertariennes, anarchistes pacifistes et égalitaristes. Giono portait en lui un universalisme généreux, et le désir sincère de créer une communauté utopique dont il serait peut-être sage de s’inspirer pour créer le monde d’aujourd’hui.

Le cercle, un pèlerinage inconscient vers Giono

Un des derniers soirs d’octobre, nous étions à la recherche d’un lieu pour nous poser le temps d’une soirée. Le temps d’un cercle. Le fourgon écarlate roulait bon train vers la Montagne de Lure. Mais la vieille Dame n’était pas disposée à nous recevoir. Elle restait seule, isolée et glaciale dans son manteau de neige et de glace.

Lure ne serait pas pour nous ce jour-là. Peut-être n’étions nous pas encore prêts, ou elle, allez savoir. Du coup, en arrivant aux portes de Banon, nous modifions notre itinéraire et bifurquons vers le plateau d’Albion.

Espérant trouver un lieu pour contempler le dernier Soleil avant la porte du Nord (le 1er Novembre), nous forçons l’allure et aiguisons nos sens pour trouver le juste lieu où nous poser et contempler la Nuit prendre son essor sur le monde.

glacier depuis le contadour
Les glaciers depuis le Contadour

Là où vit le loup, la caillasse et la solitude.

Le sentiment du moment nous pousse vers une petite route au milieu des champs de lavande, là où se font rares les habitations, les humains et le monde rassurant des codes et des normes. Nous nous enfonçons là où commencent les pâturages, là où vit le loup, la caillasse et la solitude.

Sans que ce soit présent à mon esprit au départ de cette nouvelle direction, je réalise soudain que nous sommes à deux pas du Contadour.

Giono et son groupe d’ami.e.s sont partis de Manosque à la naissance de l’automne. Quand les nuits sur le Contadour deviennent froides et que la journée, les pierres brûlent encore les fesses du marcheur fatigué. Ils ont fait halte à Banon, comme nous, avant de grimper sur le même plateau, à mi-chemin entre Banon et Revest-du-Bion, sur l’immense territoire de Redortiers.

5000 hectares de terres arides. Un immense terrain de jeu plein de cailloux, de lavandes et d’utopies à venir. Un paradis sur Terre pour l’auteur de l’Homme qui plantait des arbres.

bergerie-du-contadour

Giono, un auteur entre amour et désespoir.

Jean Giono vivait à Manosque et n’en a pas bougé de toute sa vie. Il est souvent rangé dans la case des auteurs pour adolescent, ou même pire, des auteurs régionaux ! Pourtant il gagne à être (re) découvert, autant pour son œuvre littéraire que pour ses idées avant-gardistes.

Loin d’être un écrivain régionaliste et porté sur la galéjade, il porte en lui et à travers ses récits quelque chose de profondément humaniste et même universel.

Giono, dans ses livres, décrit bien plus la complexité des hommes, leurs vices, les tempêtes et les crimes qu’ils cachent que les bruits de glaçon dans le pastis Provençal.

Il pensait que l’humain avait un vrai problème dans son existence avec le vide et l’ennui. Il sentait déjà, en 1935, cet appétit carnassier qui transformait l’homme en bête avide, prêt à tout pour combler cette sensation de vide. Prêt à tout, y compris à tuer son prochain, divertissement le plus radical qui soit, il est vrai!

« Un roi sans divertissement est un homme plein de misère. »

Pascal

Jean Giono, un amoureux de la Nature

Les premiers romans de Giono sont une ode aux forces de la nature, à la mythologie, aux archétypes qui régentent l’univers.

Il décrit beaucoup la nature dans la totalité de ses aspects : l’abondance de la lumière, souvent écrasante et qui aveugle. La chaleur intense en été, qui crée la rétraction des sols et durcit le caractère des habitants. La rareté de l’eau et ses conséquences parfois terribles. Les orages dévastateurs. Le vent qui plie les arbres, arrache les toitures et qui glace tout.

Rien n’est stable, rien n’est figé chez Giono. Les individus comme la nature sont travaillés, abîmés, tordus par des coups inattendus.

Cette première période d’écriture est un hymne à la joie. A ce que Giono appelle les vraies richesses : la lenteur de la vie rurale, la beauté des choses, le plaisir des petites choses répétées du quotidien. Même s’il décrit l’âpreté et les rudesses de la vie des paysans.

L’horreur humaine : la guerre à la vie

L’aspect plus sombre, ou si on peut dire plus radical sur l’espèce humaine, a deux origines pour l’écrivain. La première, c’est la guerre de 14-18 qu’il a faite. Il a juste été légèrement blessé, mais il a vu l’horreur. La seconde, c’est l’arrivée de la deuxième guerre mondiale et l’anéantissement de l’espoir né au lendemain du pacte de Versailles. La monstruosité qui se répète.

Dans cette partie plus sombre de son œuvre, Jean Giono va dépeindre la noirceur des hommes et la tendance à détruire.

Mais aussi, et c’est plus intéressant de mon point de vue : le refus de la grandiloquence. Le refus de mener grand train et de faire du tapage. Reconnaître l’importance des petites choses du quotidien, là où se niche le vrai bonheur.

Le Contadour, la création du cercle utopique

Nous sommes en 1935 et il a déjà publié plusieurs romans qui ont rencontré un succès public. Des admirateurs viennent à lui. Sincères dans leur démarche. Giono les initie à la littérature quand ils sont simples gens du pays : son ami Lucien Jacques, peintre et poète. Serge Fiorio, peintre. Pierre Magnan, alors tout jeune, futur romancier lui-même*.

Pierre Magnan est le père de l’inspecteur Laviolette dont s’inspire la série France3 avec Victor Lanoux

En même temps, Giono échange avec des personnages du monde de l’écriture et de l’édition parisienne qu’il reçoit aussi à Manosque. Il aura, par exemple, une vraie et profonde amitié avec Gide, notamment.

Giono aimait marcher et menait des « expéditions » aux alentours de Manosque. La légende dit que Giono, lors d’une ballade sur le plateau près des Moulins du Contadour avec sa femme et une vingtaine d’ami.e.s, se foulant légèrement la cheville, décide d’y rester passer la nuit avec la troupe.

Vrai ou pas (car Giono brouille toujours la réalité avec son imaginaire), ils vont occuper les lieux pendant quelques jours. Ce sont plus ou moins des ruines. Une bâtisse encore en état leur sert de refuge.

Après cet épisode plus ou moins improvisé (ou totalement organisé à l’avance par Giono ), la troupe va acheter en commun la grande maison à retaper. Et prendre l’habitude d’y venir, à Pâques et en Août. Pour une quinzaine de jours à chaque fois. De 1935 à 1939.

Le Contadour : l’écologie de la Joie

Les individus présents au Contadour ont en commun une certaine idée du retour à la terre. Intellectuels idéalistes, ils ne sont pour le moins pas habitués aux travaux agricoles.

Heureusement le berger voisin, aux Fraches, donne un coup de main. Notamment pour remettre en ordre, « en pas plus de temps qu’il n’en faut pour le dire », le troupeau de moutons que Giono et ses amis ont éparpillés en s’improvisant bergers.

Les premiers pas de l’écologie humaniste

Giono et ses amis souhaitent et vivent un retour à la terre, donc. Un joli concept, pas si évident à mettre en place. D’ailleurs, vu qu’ils prennent l’habitude de ne faire que des courts séjours sur place, ce retour à la terre est plus souvent vécu sous forme de discussions que de mise en pratique.

De longues palabres, avec Giono au centre. Parce qu’il avait le don de fabriquer une histoire à partir de peu de choses.

Ce groupement, mine de rien, avait quelque chose de précurseur parce qu’il parle d’écologie. C’était sans doute le moment où il aurait vraiment fallu suivre cette idéologie.

Une idéologie consistant à rester proche de la terre. Sans l’asservir. Vivre avec elle. Partager les richesses qu’elle donne. Se contenter de peu. Ne pas piller les sols. Voir loin.

Cette symbiose avec les éléments, même parfois durs, procure de la joie et un certain bonheur. C’est ce qui fait dire à Giono qu’au Contadour, il s’agit de créer un projet d’établissement de la joie.

“Cette joie possible dans la vie des paysans pauvres grâce à l’absence totale des fausses richesses, je voulais la faire connaître”.


Jean Giono
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Lure, Le Contadour, la Nuit

La communauté de la Paix, une utopie ?

C’est une réplique du jardin d’academos, lieu de l’académie Platonicienne. Et c’est vrai qu’on retrouve une communauté dont l’essentiel de l’activité est la discussion, la réflexion et le partage des tâches ménagères.

Tous les participants veulent la paix. Pas de joie sans la paix. On a dit alors : toute idéologie est bienvenue au Contadour. Une seule ne passera pas : faire l’apologie de la guerre !

On peut vraiment parler de pacifisme intégral à propos de Giono. Il est basé sur l’expérience de la guerre.

“L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi”.

il est à noter que tous les anciens « poilus » de 14/18 étaient des militants pacifistes… Étrange, non ?

Les vraies richesses, Refus, Giono militant

En 1934, son pacifisme devient d’ailleurs un apostolat. Et en 1935 il publie les Vraies Richesses: un appel à la révolte contre la société industrielle qui asservit les travailleurs manuels.

En 38, il publie le Refus d’obéissance. A ce moment-là, il est honni par les intellectuels de gauche comme de droite. Il est même traité d’anarchiste.

Giono signe un tract tiré à 100 000 exemplaires qui se nomme : Paix immédiate, demande à ce que les armées laissent enfin la parole à la raison et déposent les armes.

Ainsi le Contadour ressemble à un phalanstère résolut à réfléchir sur les possibilités de paix, de joie et de bonheur.

Loin de l’idéologie communiste, on ne réfléchit pas dans le Contadour à une organisation collective de la société. On y prônerait d’ailleurs bien plus une forme d’individualisme.

“ Je ne crois pas au problème résolu pour tout le monde ni que l’on puisse trouver le bonheur commun”.

Jean Giono
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La communauté du Contadour : Utopie & réalité

Au Contadour, pas de mystique. Pas de psychologie. Pas de métaphysique. Les cailloux et la rudesse des lieux amènent au pragmatisme, même si on y palabre beaucoup.

L’art y tient une bonne place. Certains y entendent pour la première fois Mozart, Bach, Schubert… Giono rassemble ceux qui le veulent dans une bergerie et leur fait écouter la musique sur le gramophone d’alors. Ou le pick-up.

Le Contadour aspire à la paix et le silence est de mise dans la communauté. On cherche dans les sensations une expérience unique que les lieux transcendent.

Il y a les virées aux alentours, essentiellement des visites aux artisans et aux artistes. On renouvelle le pain, le vin, le miel. On achète un agneau, du tabac et des légumes.

La vie de la communauté est rythmée par les longues discussions, l’art et quelques travaux physiques.

L’été 1939. L’ambiance est lourde au Contadour.

On sent bien que la guerre est proche. Le séjour Contadourien a lieu. Giono est anxieux. Il fait des allers-retours à Manosque. Voit du monde. Se renseigne. Pose des questions.

Faut-il faire la guerre ou déserter?
Quels sont les risques?

Un flottement s’installe dans la communauté. Que va faire Giono ? Peut-il se rendre au régiment (il a alors 45 ans) après avoir tant déclamé l’urgence de la paix et le refus des armes ?

Giono songe à créer un bastion de résistance au Contadour. On étudie cette option. Ca dure un jour ou deux pour se rendre compte que ça ne tient pas.

On évoque une fuite en Suisse. Une partie du groupe va d’ailleurs la réaliser.

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Giono, le Contadour, le refuge des lâches ?

Un jour où Giono n’est pas là, on vient faire signer une pétition pour la paix immédiate. Son ami Lucien signe à sa place. Cela peut devenir grave. Signer, c’est devenir déserteur et donc finir fusillé. Giono s’est plus ou moins renseigné sur la question. Il a espéré aussi que l’on allait mettre en place le statut d’objecteur de conscience. Utopiste jusqu’au bout !

Giono va salir quelques affiches concernant la mobilisation. Il a quelques gestes de révolte mais finalement il disparaît du Contadour et de son public.

En fait, il se rend à Digne et choisi d’être mobilisé. Ce sera la trahison pour certains. Lucien Jacques ne s’en remet pas.

La plupart des amis, une fois passé le choc de la désillusion, vont revenir vers Giono.

La douleur utopique : le non dualisme du réel

On peut comprendre sa situation. Il a à la fois une famille à charge et une œuvre littéraire qui l’habite et qu’il aimerait accoucher sur le papier. Une autre forme de révolte… Littéraire.

Giono est face au dilemme : l’idéalisme d’un côté,et la vie réelle. Sa vie d’écrivain connu et de patriarche Manosquin.

Il a des ennuis sérieux cependant : pour avoir signé le tract sur la paix immédiate, il sera emprisonné deux mois à Marseille. Il a des appuis qui favorisent sa remise en liberté. Mais surtout, au fond, il n’a rien fait de vraiment grave. Il a gribouillé sur des affiches.

L’expérience s’achève dans l’amertume

N’empêche, le mal est fait. L’expérience Contadourienne est vécue comme une blessure égotique et sera minimisée par Giono. Il tire un trait sur l’espoir de paix entre les hommes. Il tire aussi, à mon avis, un trait sur l’espoir en l’Humanité, y compris la sienne.

“Ce n’est pas que les Allemands soient des salauds mais c’est que les hommes soient des salauds. Voilà la vérité”.

Ce fut une source de malentendus. Mes jeunes gens cherchaient des recettes communes, mais ils les attendaient de moi. Et moi je leur disais : on fait son bonheur soi-même. La solution est à trouver pour chacun.

Ils se plaçaient sur un plan social et moi sur un plan romantique, passionnel, un peu utopique sans doute.

On a bien exagéré mon “enseignement”: ça ne dépassait pas les balades, le camping et la rondelle de saucisson mangée ensemble.

Mais beaucoup se prenaient terriblement au sérieux.


Giono à propos de la Contadour

Au delà de Giono, l’utopie de groupe

A travers mes recherches autour de Giono, je retrouve un peu de ce que j’ai expérimenté moi-même avec les réalisations de groupe. Quel que soit le centre d’intérêt, peut-être et même surtout pour un idéal, une complexification arrive tôt ou tard.

Une prise de pouvoir par le fait que l’individu qui se retrouve au centre impose peu à peu une certaine orientation au groupe. Ou par l’absence de direction, un groupe se met à dériver de son axe et il ne reste plus que parlotte suivie d’une autre parlotte.

L’archétype persiste au fil du temps comme quoi il nous faut forcément un meneur, un chef, un gourou. Qu’il faut fonctionner en troupeau, en meute ou en bus climatisé bien tassé pour aller quelque part.

Comment peut-on se sentir si important …

L’arrogance de nous-même peut l’expliquer en partie : notre personne est un point mathématique dans l’espace et le temps, mais ce point prend à nos yeux une valeur sans rapport avec la réalité.

Cela fausse nos perceptions et nous fait dévier de la ligne de notre véritable destinée (voir les commentaires de Marc Haven sur le Tao Te King).

L’exemple du Contadour, et plus largement l’existence de Jean Giono, me montre, même si j’ai eu un peu du mal à l’admettre, que nous sommes pour beaucoup dans la vie de l’intellect.

Nous avons des grandes envies, des grandes idées, généreuses ou pas d’ailleurs, mais entre le concept et la mise en forme…. Je n’enlèverai pas à Giono son souci des gens menant la vie ordinaire, mais Giono reste toujours à distance de la crasse. Il reste observateur.

Ne pas se contenter de penser le monde !

Quitte à se réunir, ne nous contentons jamais de refaire le monde ! Changeons-nous, nous-même, quotidiennement.

L’aventure du Contadour est belle. Belle comme une chimère qui ne peut que s’évanouir dans la brume du réel puisqu’elle n’existe pas vraiment.

D’un jour à l’autre, réussissons à transformer en action nos intentions. A faire émerger ce que notre Essence désire : vivre chaque jour dans la joie simple d’être vivant.

Dans cette aventure qui fait lâcher l’importance accordée par notre cuirasse à nos histoires personnelles.

Souhaitons-nous des cercles où cette alchimie est à l’œuvre. Mettons en place, pour de bon, des rassemblements libres, ouverts et non « communautaristes » où nous mettrions joyeusement vraiment les mains dans la boue TOUS LES JOURS !

Les idées sont belles mais ce ne sont que des idées. Comme celles de Giono, elles s’effacent rapidement sous les bruits de bottes et la peur de perdre.

Rappelons-nous toujours que nous sommes un assemblage des forces de l’intellect spirituel bien sûr, mais aussi de l’émotionnel, du sexuel créatif et de l’énergie du corps physique. Mais n’oublions jamais le cinquième élément sans lequel la magie ne prend pas…

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Sources et liens

Pour saluer Giono. Pierre Magnan. Poche Folio.

Giono par lui-même. Claudine Chonez. Ecrivains de toujours. Editions du Seuil.

Giono. Le roman, un divertissement de roi. Découvertes Gallimard.

Giono. Pierre Citron. Seuil.Le magazine littéraire. Jean Giono. N 329. Février 1995.

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Giono dans le Contadour : l’aventure d’une communauté utopique
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