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Vous connaissez cette fameuse question que l’on pose souvent lors d’un entretien d’embauche : Vos qualités et vos défauts ? Une bonne partie de ma vie, j’ai répondu que ma plus grande qualité était d’être super adaptable. Je ne me doutais pas encore que cette carte que je jouais depuis le début de ma vie, ce super Joker intégré dans ma manche, allait me montrer un jour ses autres facettes, mes autres facettes. Alors être adaptable, chance ou malchance ? Et si, comme toujours, tout ça n’était qu’une histoire d’intention.

Je suis adaptable, chance ou malchance ?

J’ai passé ma vie à naviguer entre les mondes. Je n’ai jamais vraiment appartenu à un groupe. Je préférais réunir des personnes qui chacune appartenaient à leur propre groupe. J’avais des amis, nous nous réunissions régulièrement, mais les petites histoires de groupes et autres, elles restaient dans le groupe des autres. Nous avions simplement plaisir à nous retrouver, nous étions tous différents, chacun faisait sa vie de son côté, c’était parfait ! J’étais celle qui réunissait les mondes, le liant et j’adorais ça ! Je me sentais comme Alice aux pays des Merveilles, glissant de monde en monde ! Je montrais aux gens ce qui m’arrangeais, je n’avais jamais le temps et l’espace pour me montrer en entier.

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Dans tous les domaines de ma vie, je faisais des bons entre milieux bourgeois, catholiques, quartiers chauds cacao, gitans, paysans, citadins, prisons, business, social, spirituel, yoga, etc. Je suis partie vivre en Inde et je me suis intégrée 3 fois plus vite que la plupart des gens. J’ai beaucoup déménagé, et à chaque nouvelle ville, nouvelles rencontres, nouveau boulot, je m’adaptais, je prenais la forme du moule qui m’était proposé et je mettais un beau nappage bien lisse sur moi, pour que les gens aiment ce qu’ils voient.

Bref, je passe partout malgré ma taille moyenne, la vie est belle, je glisse entre les mondes, je relie les mondes, c’est ma force, c’est ma raison d’être. Il me suffit d’arriver quelque part et je saurais adapter mon langage, ma façon d’être… C’est devenu instinctif, une partie de moi observe, s’imprègne. Une vraie caméléon, je me fond dans mon environnement.

Quand la Force contre attaque

Vous me direz que c’est cool tout ça ! C’est une force de pouvoir s’adapter partout ! C’est génial de relier les mondes ! Alors oui… mais non… On revient toujours à l’intention derrière nos actes et nos comportements.

Savoir s’adapter c’est une « bonne chose ». Par contre, quand on utilise sa force pour se cacher soi, ça commence à être moins sympa.

Savoir changer de costume pour s’adapter aux mondes qui nous entourent, ok. Mais s’identifier à ses costumes, croire que nous sommes ces costumes, c’est le début des grosses conneries.

Nombreuses sont les personnes qui me disaient que j’avais une chance immense, j’avais vécu tellement de choses, je semblais tellement épanouie… Ils avaient raison sur un point, j’ai beaucoup de chance.

Mais à ce moment là, je ne le voyais pas car une fois « hors champ » de tous, je m’écroulais et je ne savais pas pourquoi. Il y a eu des années complètes où je jouais le jeu toute la journée, j’étais la fille drôle, pas trop conne, volontaire… et dès que je montais dans ma voiture pour rentrer chez moi, je pleurais toutes les larmes de mon corps, sans réellement savoir pourquoi.

J’ai compris des années plus tard, que chaque journée, je jouais un rôle, le rôle qui allait plaire aux autres. Et ça marchait ! Cela me coûtait aussi beaucoup.

Une vie under control

Je gardais le contrôle constamment. Dès que je me retrouvais seule, une partie de moi savait qu’ils ne m’aimaient pas pour les bonnes raisons (ce n’était pas de l’amour mais une négociation) et le temps passant, au milieu de tous ces gens, je creusais un peu plus mon isolement. Je maintenais les personnes à une distance minimum de sécurité, je me maintenais à distance de moi-même, car quand on/je s’approche de prêt, on/je pourrait voir à travers ce beau vernis et découvrir ma supercherie!

Pas vu, pas pris ! mais loin d’être en-vie…

Dans tous ces mondes où j’ai navigué, je n’ai jamais été vraiment là, présente. Il y a eu des brèches, des ouvertures, que je m’empressais de colmater presque par réflexe. J’avais peur de moi, peur de ces mondes.

Je n’ai jamais laissé une seule vraie chance à la vie en moi de s’exprimer. Du coup, j’étais toujours à côté de la vie qui se déroulait devant moi. Je croyais ressentir des choses, mais ce n’était encore que de l’esbroufe pour cacher le vrai sentiment du dedans.

Sans m’en rendre réellement compte, j’ai utilisé ma force contre moi-même. Au fil des années je me suis de plus en plus étouffée sous une pile de costumes. Je ne sais pas quand cela a commencé, mais un jour j’ai choisi de ne plus être vue, par les autres et par moi-même.

Comme je n’en avais pas conscience, j’ai passé des années à affiner mes techniques de camouflage. C’est devenu mon identité. Je ne dépasses pas des cadres, je tiens, je contrôle, je « suis » à travers le regard des autres, je passes mon temps à mettre du mastic et du polish sur moi-même pour qu’ils voient que tout est bien lisse. Je ne peux pas avoir d’aspérités, de bosses, de difformités, je dois être lisse pour que leurs yeux glissent sur moi et que surtout, surtout, ils ne voient pas ce qu’ils se trouvent sous cette belle couche de vernis.

A se lisser soi même, on veut aussi lisser le monde… On passe à côté de tous les cadeaux de la vie parce que tu comprends c’est pas lisse. Il y a le con-forme et le reste ! On court après l’impossible, on devient obsédé par la lissitude, le con-formisme bon teint. Un monde lisse et triste ou rien ne doit dépasser, et rien ne peut respirer.

Quand le caméléon disparait

Avant le regard des autres, c’était le mien que je ne voulais pas tourner vers l’intérieur. A travailler des années à lisser l’extérieur de soi, c’est autant de temps passé à essayer d’oublier ce qu’il y a dedans. Et les années passant, ça marche, on oublie, on enfouie, on juge et on cache au plus profond de soi ce que l’on croit être mauvais, laid, pas aimable…

En fait j’espérais enfouir tout ce que je jugeait être désagréable à regarder, impossible à aimer, honteux, imparfait… Et à chaque fois je rajoutais une couche de vernis. On juge, on maltraite cette soit disant aspérité que personne ne doit voir. On ne se rend pas compte que la seule chose que nous faisons c’est de mettre tous nos trésors au placard.

Agir - changer - Histoire de pouvoir, témoignage - La Passerelle

Sortir du camouflage. Exprimer pour exister

Une fois que j’ai commencé à comprendre tout cela avec mon cerveau, je l’avoue, je me suis sentie bien conne. C’est comme si j’avais stockée pleins de données dans un disque dur mais que j’avais oublié à la fois où je l’avais rangé, ce que j’y avais mis dedans et le mot de passe pour y accéder. Et pourtant, j’avais beau savoir qu’il me manquait toutes ces informations, une autre partie de moi savait (pas mon cerveau), que tout ça était à porté de main, il suffisait de faire un premier pas vers l’inconnu. Avec de nombreux coup de pouce (et coup de pied au cul) d’amis, j’ai fait le pas.

Constater pour commencer à changer

Ce premier pas a été de voir que cette adaptabilité pathologique est devenu mon handicap. Garder tout bien lisse est devenu presque instinctif ! Je me suis amputée moi-même de tout ce qui fait de moi un individu vivant et vibrant avec le monde.

J’ai retournée ma force contre mon individualité, la vie en moi et autour de moi. Je me réfugie dans cette adaptabilité névrotique. Elle devient ma planque, mon doudou réconfortant qui me permet d’éviter tous les remous de la vie. Et là, grosse claque ! Si j’esquives les remous de la vie, j’esquives la vie tout court.

Choisir, le fameux : Stop ou encore ?

Le deuxième pas est alors de choisir. Je reste planquée ? Ou je plonges dans la vie ? Je reste là en sécurité ? Ou j’acceptes d’avancer dans l’inconnu et de m’exposer ? Je croyais savoir beaucoup de choses… Je pensais pouvoir me maintenir dans un espace sécurisé. Je me maintenait simplement dans l’enceinte de mon conformisme, ma forteresse de certitude et de ruse à deux balles. Bien au chaud devant mes miroirs complaisant et mon illusion de sécurité.

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Ce rêve bleu: mon pire cauchemar!

Aujourd’hui, ce qui me fait peur, c’est toutes ces choses en moi que j’ai ignoré pendant 35 ans et qui sont un réel mystère pour moi. Si j’ouvre la porte, elles pourront enfin s’exprimer et ce sera tout sauf lisse… HO MON DIEU ! Si j’ouvre la porte, ils verront en moi et je pourrais aussi les voir. Si j’ouvre la porte, ils pourront m’aimer, je pourrais les aimer, je pourrais m’aimer. Je ne pourrais plus me planquer derrière le « ils m’aiment pour les mauvaises raisons car je ne leur montre pas vraiment qui je suis » (ben oui quoi je l’aime bien mon vilain petit canard).

Affronter la morale, le gardien du temple

Quand on commence à ouvrir la porte, ça grince un peu, certes, mais quelque chose en nous circule à nouveau et ça fait du bien! Pourtant, j’ai vite compris que le chemin se ferait par étapes. Dame morale n’est jamais loin (je dirais même qu’elle est presque toujours là). Sa mécanique est bien huilée! Je m’explique: quand on commence à ouvrir la porte, une partie de soi est contente car elle voit que « je m’aime » un peu plus (ça va déjà mieux comme dirait une jeune padawan embarrassée). Mais en fait… Je m’aime MALGRÉ mes imperfections, et encore pas toutes… seulement celles que je m’autorise à voir car elles ne viennent pas faire trop de griffures sur ma morale bien lisse. Voyez vous la fessée arriver? Et oui! Des années de lissitude basée sur une morale bien/mal placée, ça ne nous lâche pas comme ça!

Ainsi, dans ce petit labs de temps un peu plus confortable, je m’autorise à lâcher un peu plus prise, à suivre le courant, je laisse un temps mes outils de lissage dans leur établis. La porte s’ouvre un peu plus grand… Cool alors, l’amour rentre un peu plus facilement! Je me laisse un peu griser par ces sensations agréables et d’un coup je comprends que quand la porte est ouverte, toutes ces choses que j’avais ignorées, cachées derrière la porte, elles, elles décident de sortir! Vous savez, ces choses qui font que je m’aime MALGRÉ elles. Ces choses mauvaises qui font que je ne comprends toujours pas pourquoi ils m’aiment encore après les avoir vues. Ma jalousie débile, mon besoin de dominer, ma feignantise, ma radinerie, mon besoin d’être le centre d’intérêt, mes manipulations, ma convoitise, mon avidité… Toutes ces choses tellement pas bien!

Comme la porte qu’on ne peut pas ouvrir d’un seul coup en grand, notre morale ne disparaît pas d’un coup d’un seul. Elle fait aussi partie de nous, c’est comme le reste, si on l’accompagnait gentiment à reprendre sa juste place? Depuis des années, je l’utilise pour me dire ce qui est bon d’aimer ou pas, je l’utilise pour rester dans un amour conditionné. C’est rassurant, certes, mais totalement vide (pas dans le bon sens du terme). Si je l’utilisais pour sentir la justesse dans mon coeur? Si j’arrêtais de l’utiliser pour tout juger? C’est peut-être une bonne piste pour s’aimer tout court et arrêter de s’aimer malgré…

Aime toi et tais toi! Mais heu…

Renaud m’a posé une question il y a quelques semaines : Comment peux tu vendre un produit dont tu as honte ? Comment accepter que les autres aiment quelque chose dont j’ai honte ? Si je m’aime tout court, je pourrais enfin accepter qu’Ils m’aiment tout simplement et je pourrais recevoir cet amour sans vouloir mordre en retour (si si c’est vrai!). Et ouais, dans tout ça, le plus dure pour moi, c’est de recevoir cet amour. C’est d’ailleurs pour ça que ce dernier paragraphe est tellement dure à écrire.

On arrive alors à ce qu’on entend dans bien des domaines (psy, religieux, spirituels, comptoirs de bars) : Le plus dure est toujours de s’aimer soi-même. Cette phrase elle nous énerve parce qu’on l’entend souvent et que c’est bien sympa mais s’il y avait une pilule miracle pour enfin s’aimer, ça serait quand même super chouquette !

Bon, certains vous la vendront ou vous proposerons des stages initiatiques au Pérou pour enfin vous aimer, beaucoup ont essayé mais les résultats n’ont jamais été folichons.

On peut aller voir tous les gurus, marabous, psy que l’on veut, s’aimer, s’embrasser, inconditionnellement, est notre propre choix. Nous seuls pouvons choisir de nous mettre vraiment à nu et de nous voir tel que nous sommes. Nous seuls pouvons abandonner et poser nos outils de lissage au sol pour laisser notre être reprendre sa forme. Nous seuls pouvons accepter que nos tentatives d’améliorations de façades sont veines tant que nos fondations ne seront pas visibles, connues. C’est comme mettre de l’enduit béton sur du bois (ouais y a des gens ils font des trucs bizarres), ça ne marche pas !

L’amour inconditionnel est bien l’unique force qui pourra faire craquer cette énorme couche de vernis. La seule chose que je peux faire maintenant c’est de ne plus rien faire. De jeter à la poubelle mes outils de chantier et laisser l’amour ouvrir des brèches entre moi et moi-même, entre moi et les autres, entre moi et les mondes, entre moi et la vie, entre moi et l’esprit.

AMOUR – ABANDON – CONFIANCE.

Une dernière remarque: Vous l’aurez compris, cet article est un arrêt sur image d’un travail « Still in Progress » qui le sera certainement toujours. Retenez simplement que dans vos forces se trouvent plusieurs facettes, que tout doit rester en mouvement. Un comportement de survie est utile un temps mais soyez présents au moment où il ne vous est plus nécessaire, sentez le moment où vous pouvez le laisser sur le côté de la route pour avancer serein et détaché. Qui sait? Cela servira peut-être à quelqu’un d’autre qui passera sur le chemin ;-).

Merci.

Laurence

Image parJonny Lindner

Image par Sarah Richter

Image parStefan Keller

Image parAravind kumar

Image parBeri Garrett 

Image parUlrike Mai

Cet article a 5 commentaires

  1. Merci,Laurence.allons vers nos découvertes de nous et donc des autres sans crainte de ne pas être  » conformes » . Bises

  2. Chère Laurence,
    J’ai adoré cet article, je l’ai lu plusieurs fois. Il met des mots sur plein de choses que j’ai envie de transmettre aux personnes avec qui je travaille (addicts alimentaires, dont le fait de ne pas savoir qui on est vraiment est au coeur de la problématique).
    Je me vais de ce pas le partager avec mes abonnés, à qui je suis certaine qu’il parlera beaucoup.
    Merci beaucoup, je suis ravie d’avoir découvert le blog de Renaud par l’intermédiaire de cet article.
    Masha (Boule de Vie)

  3. Merci à vous 2 pour ces commentaires 🙂 mon cerveau malade cherche encore une jolie réponse bien lisse à vous donner ha ha, c’est sans fin! Donc si je suis honnête avec moi-même, ben vos mercis viennent me chatouiller, c’est encore un mix d’agréable et de désagréable, mais MERCI!

  4. Moi aussi je dis merci, pour ma part j’ai la main sur la poignée de la porte depuis pas mal de temps, je sais en gros ce qu’il y a derrière hein, mais les automatismes ont la vie dure et même si c’est simple c’est pas facile comme dirait Renaud

  5. C’est ça Caro, d’où cette histoire de choix… C’est une traque constante avec nous-même, de la présence au fait de ne pas être d’accord avec nous même, de la présence tout court en s’aidant d’exercices qu’on trouve sur ce blog, de la patience, beaucoup de patience … et un doux mélange entre gentillesse et persévérance. Trop facile lol! Merci Caro (et peut être ou certainement que vous avez passé la porte depuis longtemps mais que certaines parties de vous ne sont pas au courant…).

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La technique du caméléon – Adaptable jusqu’à disparaître
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